Focus
À l’ère des algorithmes, le pacte faustien du militantisme en ligne
En une décennie, les réseaux sociaux ont redéfini les formes de l’engagement militant. De puissants leviers de mobilisation, ils sont devenus des infrastructures incontournables pour organiser, visibiliser et documenter les luttes. Mais derrière cette efficacité se dessine une dépendance croissante à des plateformes dont les règles, opaques et mouvantes, peuvent contraindre certaines formes de militance. À partir de témoignages recueillis en Belgique, cet article met en évidence cette évolution et interroge ses effets politiques.
Paysage
Depuis le mouvement « Femme, Vie, Liberté » iranien en septembre 20221, la question du rôle d’Internet dans les mobilisations politiques n’a cessé de se reposer avec acuité. En janvier 2026, les autorités iraniennes ont ainsi coupé les télécommunications et l’accès à Internet face à de nouveaux soulèvements populaires.2 Cet épisode rappelle avec force à quel point Internet — et en particulier les réseaux sociaux et les messageries instantanées — constitue un outil majeur de mobilisation, comme cela était déjà apparu au grand jour lors du printemps arabe, il y a plus de quinze ans.
Pourtant, depuis 2010, il faut constater des évolutions interpellantes sur la façon dont les plates-formes de réseaux sociaux fonctionnent. Ces plateformes apparaissent aujourd’hui traversées par des logiques idéologiques, prises dans des enjeux géopolitiques et économiques considérables et contribuent à des dynamiques de polarisation massive. Elles sont aussi le théâtre de campagnes de trolling, de désinformation, et sont parfois accusées d’être les instruments d’un « technofascisme », d’une « infra-servitude » ou encore d’une « gouvernementalité algorithmique ». Autant de concepts qui, s’ils pointent des réalités préoccupantes, peinent aussi à embrasser toute la complexité de la transformation numérique qui s’impose à nos sociétés.
Face à ce paysage torturé où l’on constate à la fois une censure externe (par les régimes autoritaires), mais aussi des biais possibles dans les canaux de communication en eux-mêmes, un questionnement émerge : quelle place occupent aujourd’hui Internet, les réseaux sociaux et les messageries instantanées dans les pratiques militantes ? Au sein du GSARA, cette interrogation prend une dimension concrète dans le cadre de la post-production d’un documentaire consacré aux sans-papiers grévistes de la faim ayant occupé l’église du Béguinage à Bruxelles en 2021, afin de réclamer la régularisation de leur situation. La réalisatrice, Juliette Arnould, alors coordinatrice juridique au CIRE (Coordination et Initiatives pour Réfugiés et Étrangers), a suivi le mouvement de l’intérieur. Nous l’avons rencontrée en compagnie d’Assia Louris, ancienne gréviste de la faim ayant participé à cette occupation.
2021 : la grève de la faim à l’église du Béguinage (Bruxelles)
Aux prémices du mouvement, les messageries instantanées et les réseaux sociaux ont joué un rôle central dans la mise en relation et l’organisation. Assia Louris témoigne :
« Pour se rencontrer, s’organiser, on a beaucoup utilisé WhatsApp, avec des groupes réunissant des centaines de personnes, notamment pour lancer l’occupation de l’église du Béguinage. Il y avait aussi une page Facebook de l’U.S.P.R. (Union des sans-papiers pour la régularisation). (…) Nos soutiens avaient un groupe Signal entre eux — des jeunes, des artistes… Ils ont fait beaucoup pour nous : actions devant les sièges de partis politiques, occupations de l’Office des étrangers… Ils s’organisaient aussi via cette messagerie. »
Internet joue également un rôle d’archive et de transmission. Assia Louris explique avoir été « inspirée » par une vidéo de la grève de la faim de 2009, visionnée sur YouTube. Dans cette perspective, Juliette Arnould revient sur le début de son travail documentaire : « Ma mission devait initialement durer trois mois, mais je suis finalement restée huit mois. Au fil du temps, la mobilisation s’essoufflait. J’ai commencé à filmer en pensant remobiliser via des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux. Puis j’ai continué, en comprenant que cette histoire devait être racontée, même si je ne savais pas encore sous quelle forme. »
Faut-il en conclure que ce mouvement n’aurait connu que le versant « lumineux » d’Internet ? Juliette Arnould témoigne : « Il n’y a pas eu de trolling ni de désinformation… Je pense que c’était moins présent qu’aujourd’hui. Instagram et TikTok n’avaient pas la même place, et WhatsApp restait surtout un outil interne aux activistes. Aujourd’hui, c’est différent. Ouvrir mes réseaux me fait peur. Le racisme est beaucoup plus assumé. (…) Quelqu’un de connu qui prend position, par exemple en faveur de Gaza, s’expose désormais à de véritables risques. »
Pour approfondir cette réflexion, Juliette Arnould nous oriente également vers Mehdi Kassou, cofondateur et porte-parole de l’association BelRefugees3 qui a largement mobilisé les réseaux sociaux dans ses actions. La suite de l’article est structurée autour d’extraits d’un entretien qu’il nous a accordé le 20 mars 2025.

2015–2017 : du Parc Maximilien à l’ère du “militantisme viral”
Le témoignage de Mehdi Kassou permet de remonter à une période charnière, où les réseaux sociaux deviennent des outils centraux d’organisation militante. À l’époque, explique-t-il, la puissance de mobilisation de Facebook apparaît rapidement comme un levier déterminant : « Quand j’ai choisi de mettre mes compétences au service de la cause des réfugiés au Parc Maximilien, très vite Facebook a été un outil puissant pour s’organiser, pour les appels à dons, pour les mobilisations de bénévoles. Ça a aussi participé à témoigner de la taille de l’indignation en Belgique. » En quelques semaines, la page du mouvement atteint 20 000 abonnés — un chiffre considérable pour l’époque — et dépasse même la visibilité de nombreuses figures politiques. Cette dynamique numérique se transforme dans l’espace physique : « Fin septembre, au bout d’un mois d’occupation du Parc Maximilien, il y a eu un appel à manifestation qui a, selon la police, mobilisé 30 000 personnes. »
Au-delà de la mobilisation, les réseaux sociaux participent à la construction d’un rapport de force : « On a continué à entretenir cette base de followers indignés parce que nous avions la volonté d’apparaître comme un mouvement politiquement fort. Nous avons organisé des moments d’interpellation où on a lancé des raids par mails vers certains bourgmestres qui nous ont contacté par la suite pour proposer des rencontres. ». Mais cette stratégie suppose aussi d’en épouser les codes : « Soyons clairs, il y avait aussi une recherche du buzz de notre part, on réfléchissait à la manière dont on les utilisait, comment se positionner, à quelle heure publier, quelle image utiliser, parce qu’il fallait que ça fasse un effet boule de neige. Le but était de créer de l’agitation dans l’opinion publique pour être repris par la presse et créer un effet buzz. On a même été dépassés, on avait la presse dans les pattes un jour sur deux. ». Aujourd’hui BelRefugees s’est structuré d’un point de vue professionnel, mais malgré les transformations profondes de l’écosystème numérique, ces outils leur restent indispensables sur les terrains de l’information, de la sensibilisation, de la communication.
« …Malgré les transformations profondes de l’écosystème numérique, ces outils restent indispensables sur les terrains de l’information, de la sensibilisation, de la communication. »
2024–2026 : contraintes algorithmiques et dilemmes militants
Quelques années plus tard, le paysage a profondément changé. Là où les réseaux sociaux apparaissaient comme des amplificateurs relativement neutres, ils sont désormais perçus comme des espaces fortement structurés par des logiques algorithmiques et politiques. Un phénomène qui a éclaté à la face du monde avec le rachat de Twitter4 par Elon Musk, suivi par la révision des techniques de modération des contenus de la plateforme, testées ensuite dès 2025 par Meta5.
Subséquemment, à l’invasion de la bande de Gaza par l’armée israélienne fin 2024, l’équipe de communication de BelRefugees s’est retrouvée à jouer un jeu non pas pour utiliser Méta au mieux, mais pour contourner ses règles et la gestion de certains contenus. Mehdi Kassou témoigne : «La migration ça polarise, ça crée du débat, et de ce fait cela reste apprécié des algorithmes. Mais sur la question palestinienne, il y a un vrai effet shadowbanned6. Même si c’est un procédé qu’on abhorre, sur certaines de nos publications, on constate qu’on doit modifier notre vocabulaire, employer des astuces pour tromper l’algorithme, remplacer des lettres par des chiffres. Quand on parle de la Palestine, si on ne pense pas à mettre un 4, un 5, un 1 dans Palestine pour remplacer le A, le S, le I, on a des chutes d’audience. »
C’est là que le dilemme s’installe dans le chef de certains collectifs ou des associations actives dans certains domaines : Ils se retrouvent contraints d’utiliser des outils dont le fonctionnement contredit leurs principes. Un dilemme déjà crucial au moment de l’exode global des usagers de la plateforme X (auquel nous avons précédemment consacré un article ici) : « Je dois reconnaître que si on a quitté X pour une raison de valeurs, dans nos pratiques ce n’était pas non plus le réseau qu’on employait le plus. Si demain, on devait avoir un basculement beaucoup plus fascisant de Meta, ce serait un vrai problème pour nous. Il faudrait trouver des moyens de communication alternatifs qui permettent de tendre vers les mêmes résultats que ceux qu’on peut avoir avec Facebook. Il y a une vraie schizophrénie. Historiquement, on a toujours refusé de payer pour sponsoriser une publication sur Facebook, on ne le fera jamais, on utilise l’outil de façon organique, en tirer ce qu’on peut à nos conditions, sans financer cet outil. Mais ça crée débat. ».
Harcèlement en ligne : asymétries et angles morts
Concernant les campagnes de dénigrement, Mehdi Kassou propose une analyse nuancée du contexte belge : « Depuis quelques années, j’ai vu grossir quelques exemples de campagnes de trolling. Mais pour moi, la première caractéristique notable, c’est qu’en Belgique, on est loin d’avoir une extrême droite comme en France ou en Allemagne : hyper organisée, hyper militante, structurée… D’ailleurs, si nos publications ont quelques fois été prises pour cibles, c’était à chaque fois par des français. Concernant l’organisation que je représente, si je prends le cas de Sophie Djigo qui a créé à Calais Migraction 59, un réseau d’hébergement citoyen équivalent à celui que nous pratiquions, elle est aujourd’hui en procès face à un groupuscule d’extrême droite pour harcèlement, menaces de mort, etc. »
Au-delà de cette analyse, il met en lumière une autre réalité, plus systémique : la dimension genrée du harcèlement en ligne. « Parmi les membres fondateurs.rices de la plateforme, Adriana Costa Santos ou Elodie Francquart ont subi 10 fois plus d’attaques que moi. On ne m’a jamais importuné au sujet de la migration ou de BelRefugees ni dans la rue, ni sur mes réseaux. Pendant un temps, je me suis dit que c’est parce qu’on incarnait une position humaniste pas très marquée idéologiquement, mais mon interprétation aujourd’hui, c’est que la misogynie est un grand moteur là-dedans. Florence Mendez, Myriam Leroy, Florence Hainaut, selon moi si elles subissent du harcèlement en ligne, ce n’est pas seulement parce qu’elles prennent la parole, mais parce que ce sont des femmes qui la prennent. Un phénomène qui s’intensifie encore si vous êtes issue de l’immigration : Zakia Khattabi, Rajae Maouane7… Pour cette dernière, c’était infernal, il n’y a pas une de ses publications qui n’était pas recouverte d’insultes racistes ou misogynes. »
En bref
Du Parc Maximilien aux mobilisations plus récentes, en passant par la grève de la faim du Béguinage, les réseaux sociaux et autres messageries instantanées ont permis d’organiser, de visibiliser et de documenter des luttes souvent invisibilisées. Ils ont contribué à structurer des collectifs, à amplifier des voix marginalisées, et à créer des rapports de force tangibles avec les autorités.
Mais dans le même temps, la transformation rapide des plateformes en ligne — centralisation accrue, logiques algorithmiques opaques, exposition au harcèlement — redéfinit profondément les possibilités de l’engagement militant. Celui-ci s’apparente de plus en plus à un pacte faustien : frapper plus vite, plus loin, plus fort, au prix d’une dépendance à des infrastructures dont on critique par ailleurs les logiques.
Pour les acteurs de terrain, la tension est permanente. Est-il encore possible d’exploiter la puissance de ces outils sans en épouser les règles, de contourner leurs contraintes sans en devenir dépendants ? Ou faut-il, à terme, réinventer d’autres espaces de lutte — au risque de perdre en visibilité ce que l’on gagne en cohérence ?
Merci à Juliette Arnould, Assia Louris, Mehdi Kassou et Julie Pire
- Mouvement de protestation né suite à la mort de Mahsa Amini, une jeune kurde arrêtée pour non-respect du voile obligatoire. Le mouvement a été désigné ainsi sur la base d’un slogan scandé pendant les manifestations et dénonçant le patriarcat, le port forcé du hijab et, de façon plus générale, la répression du régime religieux en place en Iran. ↩︎
- Pour plus d’informations, nous vous renvoyons au travail d’Amnesty International :
https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2026/01/iran-internet-shutdown-hides-violations-in-escalating-deadly-crackdown-on-protesters
https://iran-shutdown.amnesty.org ↩︎ - Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés née en 2015 autour des événements du Parc Maximilien. Elle se définit alors comme une espace de rencontre et de coordination des initiatives individuelles et collectives concernées par les questions migratoires. ↩︎
- En 2022, rebaptisé X en 2023. ↩︎
- Plus d’infos: https://next.ink/175257/moderation-facebook-se-prepare-a-basculer-vers-ses-community-notes/ ↩︎
- Blocage total ou partiel d’un utilisateur ou de sa production, à l’insu de celui-ci. Cela se fait en rendant les interventions de l’utilisateur invisibles ou moins visibles pour les autres membres de la communauté, tout en les gardant généralement visibles pour lui-même, dans l’espoir que l’absence de réactions finira par lasser l’utilisateur et amener ce dernier à adapter ses publications ou à les réduire, voire à quitter la communauté concernée. ↩︎
- Ancienne co-présidente d’Écolo. ↩︎