La revue trimestrielle du Gsara


Radio

Derrière les murs, des voix

Pierre VangrootloonOptiques n°11 – printemps 2026


Depuis plusieurs années, le GSARA asbl développe en milieu carcéral des ateliers médias qui donnent aux personnes détenues les outils pour témoigner et s’exprimer collectivement. Tour d’horizon de trois productions récentes.

En Belgique, les établissements pénitentiaires accueillent une population carcérale en constante progression, dans des conditions de saturation chronique et documentée1. Pourtant, le débat public sur la prison reste largement dominé par des voix extérieures (experts juridiques, représentants syndicaux, responsables politiques) tandis que la parole des personnes directement concernées demeure structurellement absente2. C’est dans cet espace que s’inscrit depuis plusieurs décennies l’action du GSARA asbl. Sans prétendre se substituer à d’autres formes d’intervention (juridique, sociale, psychologique), notre association née en 1976 y expérimente une approche singulière : celle de la formation aux outils médiatiques comme levier d’expression et de réflexion collective pour les personnes privées de liberté. Trois productions récentes permettent d’en examiner les modalités et les enjeux.

Prendre la parole depuis l’intérieur

Le projet L’enfer-mement – Témoignages de personnes privées de liberté (2023) constitue une entrée concrète dans cette démarche. De janvier à mai de cette année-là, un atelier d’initiation et d’expression radiophonique a été conduit à la prison de Haren, nouveau complexe pénitentiaire inauguré en 2022, en partenariat avec la Fondation pour l’Assistance Morale aux Détenus (FAMD). Benjamin Durand, réalisateur au GSARA et coordinateur de l’atelier, resitue l’initiative dans une continuité institutionnelle : « Le projet s’inscrit dans la lignée d’initiatives antérieures menées par nos missions d’éducation permanente auprès du public carcéral. Il y a notamment eu dans le passé un focus sur les prisons via notre Festival Coupe Circuit par exemple. »3 Ce festival avait en effet intégré, lors d’une édition précédente, un jury composé de détenus depuis la prison de Forest, une expérience qui a contribué à structurer l’approche développée ensuite à Haren.

L’atelier L’enfer-mement a réuni un groupe stabilisé autour de sept participants. Au programme : écoutes, découverte du langage radiophonique, initiation technique. « Le point de départ consistait à travailler le documentaire fiction mais le groupe souhaitait parler concrètement des conditions d’incarcération et proposer des témoignages directs, depusi leur point de vue, celui de personnes privées de liberté », précise Benjamin Durand. Les enregistrements qui en résultent relatent les premières heures de détention à Saint-Gilles, la technique du yoyo pour communiquer entre cellules, une nuit d’émeute à Forest, ou encore le transfert vers Haren. L’émission-débat Le temps au ralenti, réalisée dans les conditions du direct, constitue l’aboutissement du cycle : les participants s’y confrontent sur leur rapport au temps carcéral. Elle jouera également un rôle structurant pour la suite, puisque, selon Durand, elle « constitue le pilote du Cri, qui a commencé avec trois premières émissions avant de s’installer pour un numéro mensuel ».


Chaque mois, un cri qui porte

Le Cri est désormais une émission régulière, produite chaque mois à la prison de Haren par le GSARA et la FAMD (Fondation d’Assistance Morale aux Détenus), et diffusée sur Radio Air Libre, Radio Campus et Radio Panik. Son fonctionnement repose sur un protocole en trois séances, que Benjamin Durand décrit ainsi : « La première est éditoriale, on choisit collectivement le sujet à aborder. La deuxième séance permet d’écrire la conduite, de structurer les prises de parole de chaque intervenant. Enfin, la troisième séance est consacrée à l’enregistrement. » Ce cadre méthodologique intègre par nécessité une dose d’imprévu : « On prend en compte, par exemple, les IES (Isolement en Espace de Séjour) qui sont très fréquentes quand le participant est puni et interdit d’activité. Il y a aussi les visites familiales, et toutes les contraintes liées au cadre spécifique de la prison. On a aussi du composer avec plusieurs annulations liées au manque de personnel carcéral à Haren.»

Quatorze épisodes ont été produits à ce jour, traitant de thématiques aussi diverses que la surpopulation carcérale, l’argent en prison, la famille ou les conditions estivales de détention. Une trentaine de détenus ont participé à l’émission depuis son lancement, ce que notre réalisateur qualifie d’« expérience très riche humainement ». La dynamique éditoriale s’appuie sur un réseau de diffusion qui dépasse les antennes habituelles : « Radio Haren, la radio interne à la prison, reprend également nos productions », souligne-t-il.

La justification du projet tient en une observation que Benjamin Durand formule avec précision : « Lorsque la thématique carcérale est évoquée par les mass médias, la parole des premiers intéressés est très souvent manquante. C’est cet aspect que l’on veut mettre en exergue avec Le Cri. » Cette absence n’est pas anodine, elle produit des effets de représentation que les participants eux-mêmes identifient : « Une phrase que l’on entend souvent de leur part est : « On parle à notre place ! » » Les perspectives pour la suite incluent l’invitation de protagonistes extérieurs à la prison et l’organisation d’émissions avec les femmes privées de liberté et incarcérées à Haren.

La tendresse comme outil de plaidoyer

Le troisième projet, Il était une fois mon papa (2025),déplace la focale vers une dimension moins visible des conditions d’incarcération : l’impact de la détention sur les liens familiaux, et plus particulièrement sur la relation parent-enfant.

À l’initiative de CAAP Culture asbl, des ateliers de lecture de livres pour enfants ont été organisés dans les prisons de Huy et de Jamioulx. Yolima Blanco Morales, psychologue au Relais Enfants-Parents et partie prenante de l’élaboration du projet, en explique la logique : « On voulait offrir un espace apaisé et dédié à un moment d’intimité entre les détenus et leurs enfants. Le rituel de l’histoire avant le coucher nous a paru le plus adapté pour créer cet environnement propice à un échange entre enfants et parents dans un contexte particulier, celui de la prison. »4

Une conteuse professionnelle a accompagné les participants dans le choix du livre, les techniques de narration et le travail de la voix. Le GSARA a assuré pour sa part les enregistrements des lectures, ainsi que les habillages sonores, montages et mixages des capsules audio produites.

Ces pièces, conçues initialement pour un usage privé, ont été rendues publiques, un choix qui engage une réflexion sur la frontière entre témoignage intime et outil de sensibilisation. Les échos recueillis auprès des familles témoignent d’un impact concret : « Le retour que nous avons pu recueillir d’une petite fille a été très positif et le père était fier, touché et motivé à l’idée de réitérer ce type d’expérience. « Si vous le refaites, moi j’y vais », nous a-t-il dit », rapporte Blanco Morales. L’initiative a vocation à s’étendre : « Notre envie serait de décliner ce projet auprès d’autres structures pénitentiaires où notre association est déjà active, comme la prison d’Ittre où le projet est en cours de développement. Cela participe à la mise en lien entre enfants et parents qui constitue l’un des piliers de nos missions. »

Ces trois productions, envisagées ensemble, illustrent une approche de l’éducation permanente qui ne se réduit ni à la formation technique ni à l’accompagnement social, mais cherche à articuler les deux dans une pratique de l’expression médiatique. Elles posent aussi, indirectement, une question de fond sur la place accordée aux personnes incarcérées dans l’espace public : celle de savoir si les dispositifs démocratiques d’expression et de participation s’arrêtent aux portes des établissements pénitentiaires, ou si des formes alternatives peuvent contribuer à les prolonger.

  1. SPF Justice, Chiffres annuels des établissements pénitentiaires, Direction générale des établissements pénitentiaires (DG EPI), édition 2024. Disponible sur : justice.belgium.be. ↩︎
  2. OIP Belgique (Observatoire International des Prisons — section belge), Population carcérale, disponible sur : oipbelgique.be. ↩︎
  3. Entretien accordé à la revue Optiques, mars 2026. ↩︎
  4. Entretien accordé à la revue Optiques, mars 2026. ↩︎

Pierre Vangrootloon

Chargé de communication – GSARA asbl