Analyse
« Détends-toi » : des jeunes filment le doomscrolling, et en rient
« Si je reste informée, je reste en vie. » La phrase est murmurée en voix off dans Détends-toi, un court-métrage où des jeunes poussent jusqu’à l’absurde notre façon d’avaler des mauvaises nouvelles sans réussir à nous arrêter. C’est drôle, c’est exagéré, et beaucoup s’y reconnaîtront un peu trop. Reste un paradoxe bien réel : vouloir comprendre le monde peut finir par nous submerger.
Un mot pour ça
On ouvre son téléphone pour voir ce que dit le monde qui nous entoure, une mauvaise nouvelle en appelle une autre, et quelques minutes plus tard le pouce chauffe toujours. Cela s’appelle le doomscrolling, même si FranceTerme préfère le franciser en « défilement anxiogène » : c’est le fait de faire défiler de manière répétée et obsessionnelle des informations inquiétantes sur Internet, surtout sur les réseaux sociaux1.
Le mot s’est imposé il y a quelques années pendant la pandémie de Covid-19, mais aujourd’hui il vaut tout autant pour les flux sur les guerres, les catastrophes ou les crises politiques et climatiques. Lire beaucoup d’actualité ne suffit pas à en parler. Ce qui compte, c’est que les contenus négatifs s’enchaînent et qu’on peine à lâcher, même quand ça pèse.
Pourquoi on reste ?
Plusieurs explications se complètent. Notre attention est sensible aux menaces. Face à l’incertitude, on cherche la dernière mise à jour, et la peur de rater quelque chose d’important pousse à vérifier encore. Sans oublier, bien sûr, les moments de vide, quand le téléphone est la première occupation venue.
William, 27 ans, animateur à l’antenne Saint-Roch et l’un des acteurs principaux du court-métrage, se reconnaît dans ce dernier cas : « Dès qu’on s’ennuie, on va scroller. On regarde 1000 infos et on ne retient rien. » En jouant son rôle, il dit avoir retrouvé ses propres réflexes dans l’absurdité de la scène.
Le film pousse ce besoin jusqu’à cette fameuse phrase qui relie le besoin d’information au fait de rester en vie. Pauline Gaudoux, co-réalisatrice et animatrice du projet, raconte que le groupe voulait relier réseaux sociaux, discriminations et parcours migratoire. Dans le récit, un personnage lié à l’immigration a besoin de rester informé pour sa sécurité : l’information devient presque un réflexe de survie. Il ne prétend pas représenter toutes les personnes immigrées. Il sert à poser, de façon extrême, une question plus large : quand savoir devient une vigilance de tous les instants, à partir de quand peut-on se permettre d’arrêter ?
Une toile bien huilée
Les applis y sont aussi pour quelque chose. Défilement infini, recommandations personnalisées, lecture automatique, notifications : tout cela permet de passer sans effort d’une publication à la suivante. Le fil, lui, ne dit jamais qu’on a fait le tour. Il y a toujours une vidéo ou une image de plus à portée de pouce.
Ces fonctionnalités ne provoquent pas le doomscrolling à elles seules, et tout ce qu’elles diffusent n’est pas négatif. Mais elles allongent facilement le temps passé sur des plateformes qui cherchent justement à retenir notre attention, puisque leur activité dépend en partie de l’engagement et de la publicité. Inutile d’accuser « l’algorithme » de tout. Nos usages se déroulent simplement dans un cadre fixé par des choix techniques et économiques.
Les autorités européennes s’en sont d’ailleurs saisies. En février 2026, la Commission européenne a publié des conclusions préliminaires sur la conception potentiellement addictive de TikTok, puis d’Instagram et Facebook, en pointant notamment le défilement infini, la lecture automatique et les recommandations personnalisées2. Rien ne dit pour autant que ces plateformes provoquent à coup sûr du doomscrolling ; le sujet est simplement sorti de la sphère privée.
Dans le film, cette difficulté à sortir du flux devient physique : les personnages sont comme aspirés par ce qu’ils regardent. Pauline explique que le groupe avait d’abord imaginé une séquence de science-fiction, adaptée ensuite aux contraintes du tournage, avec notamment un ascenseur en verre dans le métro. L’exagération fait ressortir ce qu’on remarque rarement au quotidien : on passe d’un contenu à l’autre sans avoir vraiment décidé de continuer.

Ce que dit la recherche
Les travaux sur les effets du doomscrolling sont récents. Une étude de 2024 parue dans Computers in Human Behavior Reports, menée auprès de 800 étudiants utilisateurs des réseaux sociaux en Iran et aux États-Unis, a trouvé un lien entre doomscrolling et anxiété existentielle3. Une synthèse publiée en septembre 2026 dans Frontiers in Psychology, qui regroupe 44 études, relève aussi des liens avec l’anxiété, les symptômes dépressifs et un bien-être plus faible4. Il faut toutefois garder la mesure : les études sont très hétérogènes, le niveau de certitude des preuves reste très faible, et rien ne permet de dire que le doomscrolling est, à lui seul, la cause du mal-être.
Autre piste, la fatigue informationnelle. Après les séismes de 2023 en Turquie, une étude auprès de 398 utilisateurs des réseaux sociaux à Istanbul a relevé des liens entre recherche d’informations, doomscrolling, surcharge et évitement de l’actualité5. À force de vouloir rester au courant, on peut finir saturé et se détourner de l’information.
C’est un peu ce que dit William avec son « On regarde 1000 infos et on ne retient rien ». Quand les contenus défilent, vérifier une information, la replacer dans son contexte ou la comparer à d’autres sources devient plus difficile. Beaucoup d’informations, ça ne fait pas forcément quelqu’un de bien informé.
Rire de ses propres réflexes
Le projet est parti d’un film d’horreur avant de virer à la comédie et à l’exagération. Marouane, 19 ans, qui a participé à l’élaboration du court-métrage, explique que le sujet s’est imposé parce qu’il faisait partie de leur quotidien : «Le sujet ne pouvait que nous concerner. L’idée dans le film était exagérée et extrapolée, mais on se base sur des faits, les choses se déroulent réellement comme ça chez les jeunes d’aujourd’hui ». De son côté, Kane, référent culturel et animateur à l’antenne Saint-Roch, revendique clairement le choix de l’humour : « Quand tu fais passer un message par la comédie, les gens sont toujours preneurs. Un message avec l’humour passe toujours mieux. » Le groupe ne voulait pas condamner les réseaux sociaux, seulement en montrer certaines dérives sans faire la morale.
Cela change aussi l’image qu’on se fait des jeunes face aux écrans : comme le rappelle Pauline, être jeune ne veut pas dire être naïf. Les participants ont choisi le thème et transformé ce qu’ils observaient en récit audiovisuel. Pour une fois, le discours de prévention vient de ceux à qui on l’adresse d’habitude.
Prendre du recul, ce n’est pas seulement poser son téléphone. C’est aussi se demander ce qu’on cherche en continuant à faire défiler, vérifier ce qu’on lit et repérer le moment où empiler les infos ne nous aide plus à comprendre. Pas de mode d’emploi dans Détends-toi, juste un réflexe poussé jusqu’à l’absurde. Avec un peu de chance, on se surprendra la prochaine fois le pouce déjà en train de tourner.
Pour prolonger : Le Monde, « Le doomscrolling, ou l’ascenseur émotionnel sans fin des réseaux sociaux » ; France Inter, Zoom Zoom Zen, 16 mars 2023 ; La Semaine Numérique, « S’ennuyer à l’ère du numérique ».
- FranceTerme, « Défilement anxiogène », Journal officiel, 18 juillet 2025. ↩︎
- Commission européenne, conclusions préliminaires sur TikTok (6 février 2026) et sur Instagram et Facebook (10 juillet 2026). ↩︎
- Shabahang, R. et al. (2024), « Doomscrolling evokes existential anxiety and fosters pessimism about human nature? », Computers in Human Behavior Reports, 15, 100438. ↩︎
- Li, Q. & Yin, X. (2026), « Doomscrolling, mental health, and psychological well-being in adolescents and adults: a systematic review and meta-analysis », Frontiers in Psychology. ↩︎
- Köseliören, M. & Çakır, C. (2024), « Drowning in a Sea of News », Communication Studies, 75(5), 650–669. ↩︎