Entretien
Du réel au récit : la fabrication du film « Qasaba » de Yasmina Lansman
DANS LES COULISSES DE L’ATELIER DE PRODUCTION.
« Qasaba », un film de Yasmina Lansman, BE 2026, 58 minutes
En 2019, au fil d’une déambulation dans la Casbah d’Alger, je recueille la parole intime d’un quartier abandonné. Quand un mouvement populaire éclate dans tout le pays cette parole rejoint la colère d’un peuple qui se soulève pour la justice et la dignité.
Réalisation, image et son: Yasmina Lansman
Montage: Clarisse Decroyer
Consultants montage: Frédéric Fichefet, Geoffroy Cernaix (GSARA)
Montage son: Hervé Brindel
Mixage: Dimitri Merchie
Étalonnage: Jean Minetto (GSARA)
Production: Darna FBF (l’ASBL que Yasmina a co-fondée avec son compagnon Marco Sioli)
Coproduction: Atelier de production du GSARA
Avec le soutien de nombreuses personnes via une campagne de crowdfunding
Né presque sans moyens, au fil des rencontres et sur plusieurs années, le film « Qasaba« de Yasmina Lansman, consacré à la Casbah d’Alger, est d’abord le fruit d’un désir personnel : celui d’aller à la rencontre d’un quartier, de ses habitants et de leurs histoires. Tourné dans des conditions artisanales, il s’est progressivement transformé grâce au travail de plusieurs monteurs, accompagnateurs et techniciens. Un cheminement auquel l’Atelier de production du GSARA a contribué largement, de l’accompagnement au montage au travail d’étalonnage. La post-production venant d’être bouclée, c’est l’occasion de revenir sur les choix qui ont finalement donné sa forme au film.
Entretien de Yasmina Lansman, réalisatrice, avec Hervé Brindel qui été un des premiers à voir les rushes du film et qui a fait le montage son du film.
Hervé — J’aimerais parler du début du projet parce que je trouve que c’est important pour comprendre ce que le film est devenu. Tu as commencé à filmer la Casbah avec très peu de moyens sans avoir réfléchi à quel film tu voulais faire. Il n’y avait pas de producteur, pas de financement, pas d’équipe. Il y avait surtout ton envie d’aller à la rencontre d’un quartier et de ses habitants.
Yasmina — Au départ, je ne savais pas vraiment ce que j’allais filmer, et pourquoi. Je venais de terminer une recherche en sciences sociales sur les droits reproductifs des femmes à Oran et j’abordais la Casbah avec cette manière de regarder : comprendre qui l’habite et quelles relations les habitants entretiennent avec leur quartier. Très vite, j’ai été frappée par le décalage entre l’image mythique de la Casbah, liée à la résistance et à la guerre d’indépendance, et la réalité que je découvrais sur place : logements insalubres, précarité, quartier en ruine. C’est ce contraste entre un passé glorieux et une réalité présente difficile qui m’a attirée.
Hervé — Peux-tu nous dire un peu plus sur la manière dont tu as trouvé le fil du film?
Yasmina — Ce sont les rencontres qui ont beaucoup compté. Il y en a une qui a été déterminante : celle d’une femme que j’ai rencontrée sur un toit. À ce moment-là, j’étais en promenade avec Toufik qu’on va retrouver dans plusieurs scènes du film. Il voulait justement me montrer une autre image de la Casbah. Une Casbah où il y a de la solidarité, de l’amour, une belle vie de quartier. Et puis on arrive sur ce toit et on rencontre cette femme qui vit dans un appartement complètement insalubre. Elle se met à parler de sa situation, de sa misère sociale, sans que je lui demande véritablement de raconter tout cela. Et là, je me rends compte que c’est plutôt cet aspect-là qui me touche : la vulnérabilité des habitants de cette Casbah qui tombe en ruines.

Hervé — Tu as une manière très ouverte d’aller vers les gens, tu insistes, tu reviens, tu les écoutes énormément. Les gens finissent par te parler de choses très intimes. Tu deviens presque un réceptacle de leur parole. Mais cette empathie très forte crée aussi une relation dont tu vas avoir énormément de mal à te défaire au montage. Quand j’ai découvert les rushes et ensuite les premières versions de montage, ce qui m’a frappé, c’est ton attachement à pratiquement tous les personnages. Or, pour faire un film, il faut à un moment sortir de cette relation. Il faut accepter de ne pas faire le film pour les personnes qu’on a filmées, mais pour le film lui-même. Il s’agit de comprendre que tu utilises leur image et leur parole pour construire le récit que tu as choisi. Ce n’est pas toujours facile, voire plutôt inconfortable…
Yasmina — Oui, c’était difficile et cela m’a pris plusieurs années. J’ai rencontré différents monteurs dont Frédéric Fichefet qui m’a beaucoup aidée. Grâce à sa méthode et à son regard, j’ai pu retrouver l’élan initial du film. Il m’a ensuite accompagnée dans plusieurs choix importants du montage. Puis il y a eu Clarisse Decroyer qui a eu le talent et la patience nécessaires pour mener le film à bien. Finalement, quand nous étions arrivées à un stade bien avancé du montage, mon film a reçu une aide précieuse par l’Atelier de production du GSARA. Il s’agissait d’une sorte de coaching, juste quelques jours d’accompagnement, assuré par le monteur Geoffroy Cernaix. Ça été décisif car c’est grâce à lui que je me suis débarrassée d’une voix off à laquelle je tenais beaucoup. Je pensais qu’elle était indispensable. Je voulais expliquer, contextualiser, raconter l’histoire de l’Algérie. Mais c’était très didactique. Quand Geoffroy a proposé de faire un essai sans elle en faisant plutôt confiance aux images et aux rencontres le film fonctionnait beaucoup mieux.
Hervé — C’est assez révélateur de tout le processus : finalement, le film apparaît en retirant des choses. Il fallait enlever les explications, enlever les personnages qui ne servaient plus le récit, enlever les défauts techniques qui parasitent le regard.
Yasmina — Oui. Et sur les défauts techniques, ça a également été un vrai apprentissage. J’avais filmé avec une petite caméra et un micro directement dessus. Le son était vraiment mauvais. Et il y avait énormément de problèmes d’image. Avec les outils numériques et le travail de plusieurs personnes, on a pu nettoyer le son, corriger les couleurs, rattraper certaines images. Là aussi, le GSARA a contribué de manière décisive: « Qasaba » a reçu une aide pour l’étalonnage, et le travail que Jean Minetto a fait sur mon film a été vraiment extraordinaire. Mais il ne faut pas penser non plus que l’objectif était de faire croire que le film avait été tourné dans des conditions professionnelles. Il s’agissait plutôt de supprimer ce qui empêchait le spectateur d’entrer dans le film.
Hervé — Effectivement: si le spectateur passe son temps à penser « le son est mauvais » ou « ce n’est pas bien filmé », il ne regarde plus ce que le film essaie de lui raconter. Et pourtant, les défauts de cadrage sont forcément restés. Ceux-là, on ne peut pas les corriger après coup. Ce qui est intéressant, c’est qu’à partir du moment où le film fonctionne, on finit par ne plus les voir. C’est même assez spectaculaire. Il y a des plans où, objectivement, le cadrage est très mauvais. Je pense par exemple à cette séquence avec la femme sur le toit que tu as évoqué tout à l’heure: c’est filmé en contre-plongée et on voit surtout l’épaule de cette femme. Mais au bout d’un moment, on oublie le cadre. On regarde ce qui se passe hors champ. On est tellement pris par la parole ou par la situation que le défaut technique devient secondaire. Et je pense que ça montre quelque chose d’assez fondamental : le spectateur n’est pas seulement en train de regarder une image, il s’installe dans la relation qui se noue dans le récit.
Yasmina — Si on s’installe dans la relation, comme tu dis, c’est que quelque chose s’y jouait réellement, et c’est ce qui m’intéressait de capter. Sur le moment, je percevais que pour les personnes que j’ai filmées, être écoutées comptait beaucoup, et c’est peut-être de cette écoute que vient l’intensité de ces rencontres.
Mise en forme de l’entretien par Stefanie Bodien, responsable de l’Atelier de production du GSARA.