La revue trimestrielle du Gsara


Analyse

Illusions et détournements : l’anthropomorphisme ou le sortilège des robots conversationnels

Olivier GrinnaertOptiques n°12 – été 2026

Depuis le terrain

En novembre 2025, le GSARA a lancé l’outil pédagogique en ligne L’I.A. en perspective (iaep.be) où nous avons privilégié une approche holistique (multi-entrées) de la thématique : administration, santé, vie quotidienne, travail, migration… Ceci à la fois pour y aborder les changements liés aux technologies d’intelligences artificielles comme « fait social global », mais aussi pour qu’un maximum de professionnels des secteurs associatifs et pédagogiques puisse s’emparer du sujet. Les semaines suivantes, les nombreux retours qui nous sont parvenus de nos partenaires ou de nos animateurs (intervenant majoritairement auprès de personnes fragilisées économiquement et socialement) nous ont invité à travailler sur les impacts possibles des I.A. génératives sur la santé mentale de leurs utilisateurs, un angle non couvert par notre outil.

En janvier 2026, lors d’une intervention à destination des enseignants et formateurs de la HELHa1, le recours à un agent conversationnel de type L.L.M.2 a été pointé comme substitut dangereux à la consultation d’un psychologue. Cette pratique retarderait, voire éviterait, l’intervention de professionnels. On y voit bien plusieurs explications, factuelles d’abord : précarité ou temps d’attente (dans le secteur public, obtenir un rendez-vous peut prendre plusieurs semaines).

Mais aussi des raisons plus insidieuses, notamment le recours immédiat à la fonction de soutien moral du robot conversationnel, entraîné à simuler l’empathie. Une fonction qui interroge si on envisage le rôle du psychothérapeute dans son apport de contradiction : « …L’empathie ne fait pas tout. (…) Dans un second temps, dans une thérapie, on doit pouvoir proposer des alternatives de pensées, d’interprétations. Il s’agit d’ouvrir les perspectives, précise Caroline Depuydt.3 C’est ici que cela coince pour les IA. (…) Dans une sorte de biais de complaisance, les chatbots vont avoir tendance à conforter les positions de l’utilisateur, à appuyer et alimenter sa pensée, même si celle-ci est noire ou délirante. (…) ChatGPT et les chatbots IA semblent être un peu tout à la fois : amis, confidents, coachs de vie, thérapeutes ou psys. Un phénomène qui touche autant les jeunes que les adultes. (…) Cela permet à de nombreuses personnes avec une forme d’anxiété sociale de se livrer plus facilement que face à un professionnel. »4

Au-delà de se substituer à un professionnel de la santé mentale, les robots conversationnels viennent au secours de cette angoisse de se frotter au réel dans d’autres situations délicates de l’existence humaine. Internet a ainsi vu fleurir nombre d’offres pour faire revivre un défunt (différer le deuil) ou créer un partenaire amoureux toujours disponible, toujours à l’écoute. Dans cette analyse, nous soulèverons quelques dangers possibles pour l’état psychique et social des utilisateurs. Plus largement, nous montrerons comment ces outils transforment progressivement notre rapport à l’effort, aux autres et à nous-mêmes avant de nous intéresser à certains de ses mécanismes, dont le principal est l’exploitation délibérée de notre tendance naturelle à l’anthropomorphisme.

L’apprentissage sans effort ?

À espaces temporels réguliers, j’y suis confronté au moment même où je travaille ce texte : sur base d’un plan, de quelques notes et d’un nombre de signes attendu, un L.L.M. obtiendrait un résultat acceptable en quelques secondes. Si je m’applique à écrire ce texte sans y recourir c’est que mon expérience et la confiance en mes capacités rédactionnelles me donnent l’intime conviction que le texte sera mieux écrit, plus pertinent et personnel si je le rédige de A à Z. D’autre part, j’ai intégré au fil du temps qu’une partie du travail et de la formulation distincte des idées se dégage progressivement au fil de la rédaction : en essayant, en corrigeant, en coupant, en déplaçant, en reformulant. L’effort produit non seulement un résultat, mais aussi la capacité, la confiance et la motivation de celui qui l’accomplit.

Anne Alombert, philosophe des techniques et ancienne membre du Conseil de l’Intelligence Artificielle et du Numérique5 défend cette idée qu’une part du mystère de la création est rompue dans l’idée même du prompt : « Ce qui distingue une activité artistique ou créatrice de l’exécution d’un modèle réside précisément dans l’impossibilité de connaître à l’avance le résultat recherché, puisque ce résultat ne précède pas l’activité censée le réaliser : l’artiste ou le penseur découvre son œuvre tandis qu’il la crée. »6.

L’expérience du processus exprimé par Anne Alombert ou encore la confiance en mes capacités pour y parvenir, sont des aptitudes gagnées dans un monde dépourvu d’outils d’intelligence artificielle générative. M’en serais-je passé au début de mon parcours ?

Ce que j’ai pu vérifier au cours de ma propre histoire personnelle et professionnelle trouve un écho plus large dans le monde du travail. Certaines études académiques récentes, notamment issues de l’université de Stanford en Californie7, démontrent que l’essor des outils d’IA menace particulièrement les employés en début de carrière, les tâches qui leur sont confiées étant pour le moment les plus facilement automatisables. Privés de leurs premières années, un bon nombre de jeunes diplômés n’auront dès lors plus l’occasion d’acquérir les qualités nécessaires à leur évolution professionnelle. Or c’est précisément dans ces années d’apprentissage, d’essais et d’erreurs que se construit la confiance en ses propres capacités et que chacun découvre ce qu’il peut apporter de singulier à son métier. Une question survient alors : si tout est automatisable sans moi, alors qu’est-ce que j’apporte ? « En mai 2025, une étude sur les IA parue dans la Harvard Business Review montrait comment l’utilisation de Chat GPT dans un échantillon de 3500 professionnels avait entraîné à court terme un gain indéniable de leur performance (…). Mais aussi comment celle-ci s’était accompagnée rapidement d’une baisse de leur « motivation intrinsèque » (le plaisir ou la satisfaction de réaliser soi-même quelque chose) et d’une augmentation de l’ennui dès lors que ces employés devaient effectuer d’autres tâches sans l’aide de l’IA. »8

Ce constat dépasse largement la seule question de l’efficacité professionnelle. Si l’expérience et l’autonomie se construisent dans l’exercice même des tâches que l’on apprend progressivement à maîtriser, alors les effets de l’automatisation concernent aussi tous les lieux où ces apprentissages se forgent : écoles, universités. Aujourd’hui, la réflexion autour de l’utilisation des outils d’IA générative dans le milieu pédagogique est aussi urgente qu’inédite : comment transmettre aux étudiants le goût de l’effort ?

L’Impasse narcissique9

Informaticienne, chercheuse et professeure engagée contre l’essor des technologies d’IA, Florence Maraninchi10, témoigne : « Un jour un élève m’a dit : même quand je demande dix fois à Chat GPT de m’expliquer, lui ne s’énerve jamais. ». À l’inverse d’un prof, d’un banquier, d’un avocat, d’un parent, les robots conversationnels ne s’exaspèrent pas, ne se lassent pas, ne jugent pas. Leur essor bénéficie d’une crise de confiance en l’humain, qui a souvent fait son lit – a fortiori pour nos publics – d’un sentiment engendré par des années de mépris social.

Crise de confiance corollaire aussi à la numérisation des services ou encore à la transition d’une culture de masse vers une culture individuelle (chacun dans sa bulle, chacun sa vérité) et donc la perte d’un référentiel commun. « Lina-Eva, 24 ans, assistante de direction : « Je préfère que mes données soient récoltées par une IA plutôt que connues de mon banquier. » Une méfiance qui date d’avant l’intelligence artificielle, en particulier chez les jeunes générations « qui ne vont quasiment jamais dans les agences bancaires, tout se fait en ligne », explique Jeanne Lazarus, sociologue spécialiste des questions de banque et d’argent au CNRS et à Sciences Po.11 Sous son apparente impossibilité de trahir l’utilisateur et sa prétendue neutralité (n’oublions pas que la machine ingère et utilise toutes les données que nous voulons bien lui livrer), le robot conversationnel, auquel l’utilisateur prête spontanément des caractéristiques humaines, est invariablement rassurant, compatissant, amical.

Dans la suite de son intervention au colloque sur les innovations pédagogiques à Sciences Po Lyon le 19 juin 2026, Florence Maraninchi déplore un désintérêt croissant de ses élèves pour les travaux de groupe. Comme si, en profitant de cette insidieuse perte de confiance envers nos semblables, les intelligences artificielles génératives favoriseraient un désintérêt pour le travail collectif. Nous avons vu précédemment que les robots conversationnels préservaient leurs utilisateurs de se confronter à l’altérité, mais par conséquent, entraînent-ils le repli sur soi ? « À la longue, le recours aux robots conversationnelspeut aussi masquer des dépressions latentes, réduire la tolérance à la frustration. L’effet paradoxal est une fragilisation de la santé mentale : ce qui semblait aider devient un obstacle à la rencontre avec soi et avec autrui, qui devient insupportable. » affirme le psychologue Pascal Laplace.12 Autrement dit, le recours accru et déraisonnable aux robots conversationnels pourrait entraîner progressivement la détérioration du lien à l’autre.

Dans son essai De la bêtise artificielle13, Anne Alombert reprend cette conséquence possible du désapprentissage social, qu’elle associe à l’effet miroir tendu par des robots entraînés à affiner progressivement leur connaissance de l’utilisateur pour reproduire son langage ou anticiper ses désirs : « Certains psychologues s’inquiètent déjà des effets que ce type d’application pourraient engendrer sur la santé mentale et sur la sociabilité. Plutôt que de remédier à la solitude, les compagnons virtuels pourraient bien déposséder les individus de leurs « savoirs sociaux » fondamentaux, comme leur savoir-vivre ou leur savoir-aimer. Disponibles à tout moment, conçus pour conforter les utilisateurs-clients dans leur position et pour leur répéter à l’envi ce qu’ils souhaitent entendre, ces services numériques risquent de les rendre incapables de faire face aux difficultés et aux résistances que les relations sociales peuvent opposer. En habituant les individus à recevoir des réponses immédiates et adaptées, ils menacent de les rendre impatients, autocentrés, incapables d’appréhender un point de vue différent, d’attendre, d’écouter, de se laisser surprendre et transformer. (…) Les chatbots enferment les individus dans une relation exclusive avec eux-mêmes et les coupent de la réalité collectivement partagée. (…) En prétendant pallier à la solitude, les « agents conversationnels » peuvent conduire à des formes de régressions, de dépendances et de narcissismes inédites. »14

Après ce portrait quelque peu alarmiste de certaines des conséquences psychologiques et sociales que pourraient engendrer l’utilisation problématique de robots conversationnels, il convient de tempérer le propos. Utiliser Chat Gpt un soir de semaine pour vous suggérer une recette en fonction du contenu de votre frigo ne vous transformera pas en sociopathe inculte et paresseux. Nous parlons bien ici d’utilisations problématiques, irresponsables, dérégulées. Mais est-ce la responsabilité de l’utilisateur ou celle de l’entreprise qui a développé l’outil qui est ici engagée ? Les responsabilités sont-elles partagées ? Du côté utilisateur, une auto-régulation est parfois difficile, surtout si celui-ci se trouve déjà dans une situation de détresse psychologique.

De l’autre côté, si l’entreprise développe des outils dangereux, qu’elle a conscience des dangers sans en prévenir ses utilisateurs, tout en développant sciemment des mécanismes addictifs, alors sa part de responsabilité est problématique, voire illégale. En deuxième partie de texte, nous étudierons la tendance à l’anthropomorphisme, pertinente en ce qu’elle jouxte justement les deux parties, à la fois biais humain naturel et levier de développement industriel.

L’anthropomorphisme

Rappelant les attaques qui ont frappé les industries du tabac aux États-Unis au milieu des années 90, les procès intentés aux géants des réseaux sociaux (Méta, YouTube) se multiplient. Ces entreprises sont accusées de développer sciemment des mécanismes addictifs afin que les utilisateurs restent connectés le plus longtemps possible pour, in fine, fournir un maximum de données ré-exploitées commercialement par la suite (tout ceci au détriment de la santé de leurs utilisateurs comme nous l’avons vu précédemment).

Ces mécanismes addictifs volontaires sont nombreux, certains évidents, d’autres plus opaques : notifications sonores ou visuelles, effets de couleurs, designs trompeurs15, défilement infini16, manipulations d’algorithmes de recommandation, etc. De leur côté, les robots conversationnels vous encouragent aussi à les utiliser encore et toujours, formulant par exemple des suggestions pour affiner la demande initiale, faire une synthèse, des tableaux ou des graphiques… Mais la botte secrète des industries développant les intelligences artificielles génératives s’appuie sur un biais naturel de l’esprit humain, sa tendance à anthropomorphiser tout « autre » : animal, végétal, machine.

Donnez un nom à son animal de compagnie ou prêtez-lui des comportements humains (jalousie, vengeance, flatterie…) et en creux s’installe l’anthropomorphisme. Celui à l’égard des machines est commun, pensez à Christine la voiture tueuse de Stephen King adaptée à l’écran par John Carpenter (1983), à votre tonton Gérard qui prétend que sa simple présence fait planter les ordinateurs ou simplement au fait que Microsoft invite ses utilisateurs à baptiser leur nouvel ordinateur/compagnon. Une tendance exacerbée lorsque l’on parle de robots conversationnels, l’imaginaire collectif ayant fait son office pour modeler la figure du robot-androïde (du Métropolis de Fritz Lang (1927) au Ex-machina d’Alex Garland (2014) en passant par Blade Runner (1982) ou bien sûr C3PO) et les ingénieurs s’évertuant à s’aventurer dans cette direction (Sophia17 développée par Hanson Robotics ou Erica18), un but de recherche questionnable au-delà du défi technologique.

Le lexique en question

Dès le boom des ordinateurs domestiques au tournant des années 80/90, le vocabulaire destiné à nous rendre le fonctionnement d’un ordinateur intuitif (le « bureau », la « corbeille », les « dossiers » etc.) reproduit l’environnement de travail de l’employé administratif moyen. Logiquement, en ce qui concerne les technologies dites d’intelligence artificielle, le lexique est le premier outil qui amplifie ce biais anthropomorphique.

« Intelligence » en tête, un mot polysémique en anglais, renvoyant aussi au mot « renseignement » dans un contexte d’espionnage19 (avec un micro-soupçon de cynisme, on peut y voir une allusion au drainage de données personnelles employé pour faire fonctionner et financer les modèles d’Intelligence Artificielle Générative). Mais même dans son sens premier, le philosophe de l’éthique et spécialiste de l’IA Luciano Floridi estime l’usage du mot « intelligence » fallacieux puisqu’il insinue que la machine est ou peut-être intelligente à la manière des humains20. Le reste du lexique est à l’avenant : ne dit-on pas que l’I.A. « comprend », qu’elle « hallucine », qu’elle « écoute » ?

L’une des technologies fondamentales sur laquelle se base le fonctionnement des L.L.M. est appelée « réseau de neurones », car inspirée du mécanisme de transmission du signal électrique par le système nerveux humain. L’expression véhicule donc le rapprochement entre cerveau et technologie. Pour en finir avec le lexique et la syntaxe : si vous avez déjà utilisé un L.L.M. (au hasard « Claude »), n’avez vous pas remarqué que la machine s’adresse à vous à la première personne du singulier ?

Assimiler l’intelligence au seul fonctionnement du cerveau est extrêmement réducteur pour l’esprit humain. De Chat GPT aux compagnons virtuels, les robots conversationnels utilisant des outils d’intelligence artificielle générative fournissent un probable, une décision logique motivée par une activité mathématique, une suite de signes et de symboles qui obéissent à des règles syntaxiques, sans aucune compréhension du sens ou de la sémantique. « Si les aspects cognitifs liés aux mécanismes cérébraux sont importants, la liberté, la conscience de soi et l’intentionnalité sont liées aussi à notre vision du monde, nos valeurs, notre éducation et culture, notre volonté, nos émotions et, même, nos désirs, ainsi qu’aux substrats physico-chimiques les rendant possibles. Transférer tout cela à la machine seulement parce qu’elle disposerait d’une puissance de calcul supérieure à celle de l’être humain relève de l’anthropomorphisme. »21

D’Emmanuel Kant à l’informaticien germano-américain Joseph Weizenbaum22, la notion de choix et la responsabilité morale qui suit ce choix, constituent le fondement de l’être humain. A minima sur cette notion précise, la machine se doit d’être différenciée d’un être de chair et de sang, en proie à des comportements illogiques, incompréhensibles, imprévisibles, de la superstition à la saute d’humeur ou la provocation.

Exploiter les biais humains

Le précité Joseph Weizenbaum en a fait la démonstration au cours de ses recherches pour le M.I.T.23. Entre 1964 et 1966 il y crée un programme informatique qu’il baptise ELIZA. Il s’agit d’un robot conversationnel qui simule une relation de psychothérapie, en renvoyant toujours des questions vers son utilisateur. ELIZA se contente de former des phrases à partir de modèles préétablis, enrichis par les mots clés trouvés dans les réponses de l’interlocuteur, et crée l’illusion de l’écoute (ex. : Utilisateur – J’ai l’impression d’avoir écrit du charabia. / ELIZA – Pourquoi avez-vous l’impression d’avoir écrit du charabia?). « L’inclinaison humaine à attribuer des significations aux mots produits par un programme, voire des intentions et sentiments, est appelée effet ELIZA.»24 Cet effet ne désigne donc pas juste le fait d’anthropomorphiser le robot conversationnel, mais de considérer la suite de mots qu’il nous transmet davantage que le simple résultat issu d’un calcul logique. Plus généralement il est employé pour désigner l’assimilation du comportement d’un ordinateur à celui d’un humain.

Évidemment, l’effet ELIZA, en action depuis le baptême de votre ordinateur, la fascination pour un robot androïde, l’utilisation des L.L.M. ou le recours aux compagnons virtuels, constitue un puissant levier commercial. Autrement dit, l’optimisation du biais d’anthropomorphisation naturel poussé par les développeurs est au cœur du stratagème destiné à faire tomber les utilisateurs amoureux d’un produit. Ben Goertzel, scientifique en chef et cofondateur de l’entreprise ayant développé Sophia le reconnaît sans fard : l’androïde féminin, tout comme des mannequins des réclames télé, est utilisé pour la publicité de l’I.A., d’une façon similaire à la Vénus mécanique qui devait appâter le chaland au 19e siècle25.

Ceci nous renvoie à la métaphore des automates, largement employée pour métaphoriser les technologies d’Intelligence Artificielle Génératives, en ce qu’à la fois ils suscitent l’émerveillement par leurs résultats tout en dissimulant leur fonctionnement – leur mécanique – interne. Là est la vraie fonction de l’anthropomorphisme : par un coup de baguette magique, détourner l’attention sur le prodige et dissimuler la présence des décideurs. Il s’agit de déplacer la responsabilité sur la machine au lieu des ingénieurs responsables de ce fonctionnement. « Les performances de l’IA illustrent davantage l’intelligence des ingénieurs qui l’ont conçue, ce même que les automates illustraient avant tout la virtuosité des ingénieurs mécaniciens les ayant fabriqués. »26 Une supercherie qui consiste à amener les utilisateurs à dire :« Claude s’est trompé », plutôt que « les ingénieurs qui ont conçu Claude lui ont fourni des données qui ont biaisé son résultat. », soit une réflexion qui constituerait un pas en plus vers une interrogation critique possible : Était-ce volontaire ? Pourquoi ? Quels intérêts y-a t’il à cela ?

Ces mises en perspectives stratégiques et économiques qui placent l’anthropomorphisme au cœur d’un système destiné à développer et promouvoir les technologies d’Intelligence Artificielle donnent du poids aux détracteurs des notions d’« Intelligence Artificielle Générale », de « Superintelligence » ou autres « Conscience la machine ». « Des chercheurs demandent plus de financement pour étudier la frontière entre les systèmes conscients et inconscients. (…) Cette quête de visibilité et d’audience qui séduit même les publications scientifiques de haut niveau et les universitaires contribue malheureusement à brouiller les frontières entre discours marketing et discours scientifique.(…) Open AI veut contrôler la « superintelligence » soi-disant pour lui imposer le respect des principes éthiques de l’espèce humaine. Pour cela il faut plus de puissance, plus d’énergie, plus de matières premières, plus d’argent. »27

On peut raisonnablement y percevoir le stade postérieur de l’exploitation du biais naturel d’anthropomorphisme : la course effrénée aux concepts de littérature de science-fiction poussée par les industriels avant l’arrivée probable et souhaitable d’une forme de régulation, nécessaire au nom de la protection de l’environnement mais aussi de celle de la santé mentale des utilisateurs. Poudre aux yeux, l’enjeu n’est sûrement pas de savoir si les machines deviendront conscientes, mais de décider jusqu’où nous accepterons de leur déléguer ce qui fonde notre humanité : apprendre, réfléchir, choisir et entrer en relation avec les autres.

  1. Haute école Louvain-en-Hainaut (accueillant de futurs assistants sociaux ou porteurs de projets d’action sociale) ↩︎
  2. LLM : Large Language Model / Grand modèle de langage – Chat GPT, Claude, Gemini… ↩︎
  3. Caroline Depuydt est directrice de la clinique Fond’Roy et autrice de Je me libère des écrans ! (éditions Racine). ↩︎
  4. In Le Soir 1/09/25 – Chat GPT mis en cause dans deux cas de suicide. ↩︎
  5. CIANum : Instance indépendante placée auprès de la ministre chargée de l’intelligence artificielle et du numérique en France. Il a pour mission d’étudier toute question relative au développement du numérique et de l’intelligence artificielle ainsi que leur impact sur la société, l’économie et les territoires. ↩︎
  6. Anne Alombert – De la bêtise artificielle – Editions Allia – 2025. ↩︎
  7. https://digitaleconomy.stanford.edu/publication/canaries-in-the-coal-mine-six-facts-about-the-recent-employment-effects-of-artificial-intelligence/ ↩︎
  8. In Le Monde 2/09/25 – Avec ChatGPT, j’ai parfois l’impression de ne plus savoir apprendre…: comment motiver les étudiants à l’heure de l’IA ? ↩︎
  9. Concept développé par Anne Alombert – De la bêtise artificielle – Editions Allia – 2025. ↩︎
  10. Florence Maraninchi, professeure à Grenoble INP UGA, chercheuse au laboratoire Verimag, en charge d’un projet “Compétences et métiers d’avenir” France 2030 sur la question “numérique et environnement”, membre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (ESR). ↩︎
  11. Le Monde 5/10/25 – Intelligence artificielle : comment Chat GPT est entré dans nos vies. ↩︎
  12. Le Monde 11/10/25 – Ca ne remplace pas ma psy, mais ça permet de vider son sac : ces jeunes qui s’en remettent à l’IA comme confident et soutien émotionnel. ↩︎
  13. Editions Allia – 2025. ↩︎
  14. Anne Alombert – De la bêtise artificielle – Editions Allia – 2025. ↩︎
  15. Designs trompeurs ou dark patterns : interfaces volontairement conçus pour tromper ou manipuler l’utilisateur. ↩︎
  16. Défilement infini ou Infinite scrolling ou endless scrolling : fonctionnalité qui permet d’afficher automatiquement de nouveaux contenus à la fin de la lecture d’une page sans que l’utilisateur ait besoin d’appuyer sur un bouton Page suivante, ni utiliser un ascenseur de défilement. ↩︎
  17. https://www.hansonrobotics.com/robots ↩︎
  18. Développé par l’université d’Osaka et le ATR (Advance Telcommunications Research Institute International) ↩︎
  19. C.I.A. : Central Intelligence Agency. ↩︎
  20. Luciano Floridi – A.I. as Agency without Intelligence – 2025 / https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=5135645 ↩︎
  21. Roxana Ologeanu-Taddei – Intelligence artificielle et anthropomorphisme – De l’illusion à la confusion – Presse des Mines, 2025. ↩︎
  22. Joseph Weizenbaum, Puissance de l’ordinateur et raison de l’homme : du jugement au calcul – Éditions d’Informatique, 1981. ↩︎
  23. Massachusetts Institute of Technology, institut de recherche américain spécialisé dans les domaines de la science et de la technologie. ↩︎
  24. Roxana Ologeanu-Taddei – Intelligence artificielle et anthropomorphisme – De l’illusion à la confusion – Presse des Mines, 2025. ↩︎
  25. In The Verge –Sophia the robot’s co-creator says the bot may not be true AI, but it is a work of art – James Vincent, 2017. ↩︎
  26. Roxana Ologeanu-Taddei – Intelligence artificielle et anthropomorphisme – De l’illusion à la confusion – Presse des Mines, 2025. ↩︎
  27. Roxana Ologeanu-Taddei – Intelligence artificielle et anthropomorphisme – De l’illusion à la confusion – Presse des Mines, 2025. ↩︎

Olivier Grinnaert

Coordinateur pédagogique – GSARA asbl