La revue trimestrielle du Gsara


Entretien

La Mallette verte : secrets de famille, d’histoire et de fabrication

Pierre VangrootloonOptiques n°3 – printemps 2024

Au cœur d’une enquête historique et familiale, Perrine Sokal se plonge dans les secrets d’une mystérieuse « Mallette verte » qui va l’emmener sur les traces de son arrière-grand-père, Emil, marchand d’art juif viennois qui a fui les nazis en 1939. Entretien avec la réalisatrice.

Renfermant de nombreux documents d’archive, cette fameuse Mallette verte constitue le point de départ de cette série documentaire (8 épisodes) qui convoque la petite et la grande histoire. Culminant à plus de 30.000 écoutes quelques semaines après sa diffusion, cette enquête audio, encensée notamment par Télérama et France Inter, se penche sur le parcours de l’aïeul de l’autrice, qui aurait sauvé des objets religieux des mains des nazis à l’aube de la deuxième guerre mondiale…

Rencontre avec l’autrice de ce podcast, produit par le GSARA asbl avec le soutien du Fonds d’Aide à la Création Radiophonique (FACR) de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah.

Perrine Sokal, comment l’aventure de ce podcast a-t-elle commencé ?

Tout débute en avril 2021 par l’intermédiaire de mon oncle Benoit Sokal, dessinateur de bande dessinée et auteur de jeu vidéo. C’est lui qui a trouvé la Mallette verte. Le sachant malade, je voulais recueillir ce qu’il savait avant qu’il ne parte, étant donné qu’il était le dépositaire de cette histoire. Au début, je n’avais qu’une vague idée de ce que je voulais raconter et comment, et la maladie de Benoit a été un déclencheur face à l’urgence de la situation. Après ce premier enregistrement des confidences de mon oncle, j’étais alors lancée et j’avais un devoir moral envers la famille de poursuivre ce projet.

Revenons alors à la naissance de votre processus de création.

Pendant plusieurs mois, j’ai commencé à interviewer plusieurs membres de la famille, seule, avec mon micro. J’avais tellement de matière, je ne savais pas comment organiser tout ça et lui donner une forme cohérente. J’avais une sorte de trailer et un épisode en mode interview fleuve. Je partais un peu dans tous les sens, et je n’avais pas une vision globale de ce que je voulais faire parce que je n’avais pas de grandes ambitions non plus. Au début, je voulais faire ce podcast pour la famille. Vu le travail fourni et mon intuition du potentiel de cette histoire, je sentais que ça valait la peine qu’elle sorte du rayon familial. Mais aller pitcher mon projet à un studio en Belgique ou en France, ça me paraissait inaccessible.

Jusqu’à cette rencontre déterminante avec Thibault Coeckelberghs lors d’une formation sur la prise de son au GSARA.

Par le biais d’un projet radiophonique de l’asbl Be Pax dans lequel je m’étais engagée, totalement éloigné de La Mallette verte, j’ai eu l’occasion de participer à une initiation sur la prise de son proposée par le GSARA Bruxelles, où Thibault Coeckelberghs officiait comme formateur. C’est là que je lui ai fait part de cette histoire de famille et de mon projet, et ça l’a emballé. Thibault a validé mes impressions et m’a motivé à faire des demandes de subsides, à démarcher, à trouver des soutiens. En mars 2022, on reçoit le soutien du FACR (Ndlr : Fonds d’aide à la création radiophonique), ce qui permet à Thibault de se consacrer davantage au projet.

La Mallette prend alors une nouvelle dimension, avec ce soutien financier mais moral surtout.

Thibault a été précieux, parce qu’il m’a fait patienter, m’a amené de nouvelles pistes, m’a permis de peaufiner la forme et d’en faire quelque chose d’abouti. Techniquement, Thibault a apporté de la finesse au montage, et Maxime Thomas a signé un super mixage. Mais au niveau de l’accompagnement de la structure, de l’écriture, le fait de ne pas être seule, d’avoir des échanges et un regard extérieur, surtout pour une histoire de famille qui me concerne directement, c’était super important. Il m’a véritablement coachée, accompagnée, rassurée, guidée. Quand j’avais des questions, des choix à faire, il était là. Sans qu’il n’y ait de frictions, parce qu’il ne dictait jamais son point de vue.

Pourquoi le son est-il le format idéal pour cette narration ?

C’est venu comme une évidence. Même si je ne suis pas du métier à la base, en écoutant des podcasts cela me paraissait accessible par rapport au format vidéo qui me semblait trop éloigné de mes compétences. Et cela aura posé des problèmes d’accès, d’autorisations, d’intimidation, etc. Le potentiel narratif du son, ça a été hyper précieux pour récolter les témoignages de la famille, notamment de mes deux grandes tantes, qui sont toutes les deux décédées depuis. Je ne pense pas que j’aurais pu récolter leurs confidences de la même manière si j’en avais fait un livre. Je ne sais pas si j’aurais mené toutes ces démarches et rencontré autant de gens.

Et le micro, il a ce rôle de bâton de parole.

C’est un prétexte à la rencontre, comme le dit Thibault. Et c’est un outil de l’enquête qui permet de vivre le moment, l’action, de participer totalement à la conversation : je pouvais tenir le micro d’une main, et déblayer la tombe de mon arrière-grand-mère avec ma famille de l’autre. Si j’avais été derrière une caméra, cela m’aurait mise en retrait de l’action. Et puis enfin, je trouve que l’oralité est le format de prédilection pour une histoire de famille : ces histoires qu’on se raconte de génération en génération.

Quelle a été la méthode pour poser les enjeux, introduire tous ces personnages et ne pas perdre l’auditeur dans cette quête ?

Le schéma narratif a été complexe à mettre en place, c’est vrai qu’il y avait pas mal de contraintes. J’avais une première idée de la structure qu’on a remaniée. Avec Thibault, on a joué avec des post-it sur un grand tableau pour construire les récits, pour agencer tous les blocs. Les trois premiers épisodes ont été les plus compliqués à réaliser, après cela devient plus linéaire, plus évident, l’enquête est lancée. La reconstitution du procès était sans doute ce dont j’avais le plus peur : cette approche d’incarner des personnages par des voix fictionnelles, je n’aurais pas osé le faire seule. Pour le reste, la forme du podcast est aussi le résultat de nombreux échanges avec Thibault, sachant qu’on avait des approches et des références différentes dans le domaine. Thibault aime laisser les situations parler d’elle-même, sans voix-off alors que ma référence, c’est plus la forme classique avec un narrateur et moins de situations. Pour La Mallette verte, la voix off était essentielle pour donner des explications historiques et pour incarner la quête. Mais d’un autre côté, ce sont ces petits moments suspendus, ces moments de vie, qui permettent aussi d’installer des respirations, des ambiances et des personnages. Au final, cela donne un bon équilibre, je trouve, entre des clés de compréhension et ces prises sur le vif.

« Avec la réalisation de ce podcast, il y a ce sentiment de complétude, de boucher des trous dans l’histoire familiale. »

Perrine Sokal

Quelles ont été les réactions des membres de votre famille face à cette entreprise ?

Tout cette histoire a mobilisé la famille, mais de manière progressive. Certains membres de la famille ne voyaient pas l’intérêt de rendre cette histoire publique. Mais en même temps, ce projet a permis de révéler des infos, en faisant des recherches, en ayant accès à des experts. Tout ça a permis de resserrer les liens familiaux. Au-delà d’accéder à la vérité historique, c’est la quête en elle-même qui importe. Elle est déjà un aboutissement en soi et a permis de souder la famille autour de cette histoire. Pour exemple, je me suis rendue aux funérailles de ma grande tante. Et sans La Mallette verte, je n’y serais jamais allée.  Lors de la petite veillée, j’ai pu entendre : « Ha c’est toi le podcast ? ». Il y a une dynamique de rassemblement et de liens, je connais davantage la famille aujourd’hui. Il y a ce sentiment de complétude, de boucher des trous dans l’histoire familiale. 

En tant qu’autrice et créatrice de podcast, quel regard portez-vous sur ce format et la manière dont il est soutenu et reconnu en Belgique ?

Quand je vois la qualité des productions qui sortent en Belgique, avec le peu de soutien qu’il y a, je me dis qu’il y a un terreau super fertile. J’aimerais que le podcast puisse avoir une légitimité culturelle, comme le théâtre ou le cinéma, il le mériterait amplement. En termes de visibilité, cela a été beaucoup plus facile d’en avoir en France qu’en Belgique. Les médias belges francophones n’ont pas de véritable rubrique « Podcast », c’est interpellant. C’est un format émergent qui est en recherche de légitimité, mais la vitrine d’accès n’est pas encore au niveau, je trouve. D’autant que beaucoup de productions ont été reconnues à l’étranger, et pourtant, elles ne sont pas beaucoup valorisées en Belgique, c’est dommage ! L’écosystème du podcast n’est pas encore bien structuré en Belgique malgré un soutien substantiel, comme celui du FACR. C’est une question de public pour une part, et de reconnaissance du format et divisibilité médiatique, d’autre part.

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La Mallette verte est une série documentaire en 8 épisodes réalisée par Perrine Sokal, et produite par le GSARA ASBL avec le soutien du Fonds d’Aide à la création radiophonique de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah.

Réalisation, écriture, recherches, communication: Perrine Sokal 

Montage, aide à la réalisation: Thibault Coeckelberghs 

Mixage: Maxime Thomas

Musique: Maxime Lhussier

Illustration: Clémentine Lénelle

Consultance historique: Lucy Coatman

Pierre Vangrootloon

Chargé de Communication