Entretien
Résidence point de vue – point d’écoute #5 : Les fantômes de la Grand-Place
Entretien avec Déborah Brosteaux, réalisé par Camille Pueyo et Cyril Mossé.
L’Atelier de production du GSARA organise une fois par an une résidence pour deux artistes, l’un.e travaillant le son, l’autre l’image en pellicule (super8 ou 16mm): la Résidence point de vue – point d’écoute. Par le biais de cette résidence, le GSARA souhaite encourager une écriture audiovisuelle innovante qui accorde au sonore une importance égale au visuel. En même temps, grâce à l’utilisation de la pellicule, une approche expérimentale au niveau de l’image est stimulée. Pour la cinquième édition de la Résidence point de vue – point d’écoute, ce sont Camille Pueyo à l’image et Cyril Mossé au son qui ont été sélectionnés.
Camille Pueyo est diplômée en cinéma et en recherche artistique, parcours au cours duquel elle a commencé à explorer les notions de mémoire et d’images hantées. Sa pratique se situe à la frontière entre l’art vidéo et le documentaire et explore la porosité entre l’intime et le public.
Formé à l’IAD (Institut des Arts de Diffusion), Cyril Mossé travaille d’abord comme preneur de son documentaire, puis une dizaine d’année à l’Atelier Graphoui comme responsable du son et animateur d’atelier de création. Il accompagne et réalise de nombreux projets, de l’écriture au mixage, en passant par le sound design, le montage, le bruitage et les voix off, tout en explorant des formes variées : documentaire, animation, création expérimentale et radiophonique.
Chaque année, la résidence met un autre quartier de Bruxelles à l’honneur. Après les Marolles, le quartier turc dit « la petite Anatolie », le Marais Wiels et le quartier Matongé, ça sera à la Grand-Place d’être le point de départ de la recherche des deux artistes sélectionnés.
L’impulsion de départ est un tableau datant du début du 18me siècle de la Grand-Place en feu qui se trouve au Musée de la Ville de Bruxelles, peint quelques années après le bombardement de 1695 qui a détruit une grande partie du centre-ville – et le sentiment de menace qui s’en dégage.
A la lumière des menaces présentes, passées et futures, les artistes en résidence ont choisi d’explorer la notion de fantôme, et de tenter de rendre visible et de formuler ce qui ne l’est pas à leurs yeux et leurs oreilles.

©Musée de la Ville de Bruxelles
Au cours de leurs recherches, Camille et Cyril ont entamé un processus de réalisation qui passe par des repérages filmés et enregistrés, des rencontres sur le terrain, ainsi que des entretiens semi-directifs. Ils ont ainsi réalisé un entretien avec Déborah V. Brosteaux, docteure en philosophie, chercheuse et enseignante, pour aborder avec elle les notions de fascisme, de récits et de fantômes – des notions qui sous-tendent le film qu’ils sont en train de fabriquer.
Les champs de recherche de Déborah V. Brosteaux comprennent l’étude culturelle des affects en temps de guerre, les rapports entre esthétique et politique et les philosophies politiques du désir au XXe siècle. Parmi ses publications récentes, on trouve Les désirs guerriers de la modernité (Seuil, coll. « La couleur des idées », à paraître en avril 2025) ; Klaus Theweleit, La possibilité d’une vie non fasciste. Chroniques d’une Allemagne hantée (direction d’ouvrage, avec Christophe Lucchese, Météores, 2024) ; Traces de guerre (direction d’ouvrage, avec Thomas Berns, Presses du réel, 2023).
Cyril et Camille : On a parfois le sentiment que la guerre est partout dans les discours, mais loin de nos vies. Comment analyses-tu ce paradoxe ?
Déborah: Dans mon travail, je m’intéresse aux ambivalences qui entourent ce qu’on a décrit comme des « guerres modernes ». D’un côté, quand on parle des guerres modernes d’un point de vue occidental, il y a l’idée d’une exacerbation des logiques militaristes et de leur place au sein des sociétés : des guerres napoléoniennes jusqu’aux guerres totales du XXe siècle, les deux guerres mondiales, la guerre devient de plus en plus totale, de plus en plus englobante, dans sa manière de mobiliser et de ravager les sociétés. Donc ça, ce serait une manière de raconter la modernisation de la guerre.
Et puis il y a un autre récit, surtout post-guerre froide, post chute du mur, qui dit : peut-être que les grandes mobilisations guerrières sont derrière nous. Soit les conflits vont avoir lieu ailleurs, dans des endroits perçus d’un point de vue occidental comme « périphériques », soit ils vont autrement, mais en tout cas l’époque des grandes mobilisations guerrières serait terminée.
Ce qui m’intéresse, c’est de penser ces deux choses ensemble. À la fois cette présence très forte de la guerre dans les imaginaires, dans les affects et dans la structuration des sociétés occidentales, et en même temps sa mise à distance, son externalisation. Mettre à distance la guerre ne veut pas dire « ne plus la faire » : c’est mettre à distance les effets de sa violence, une pratique qui a une longue histoire coloniale. Ça aussi, c’est la « guerre moderne ».
Cyril et Camille : Une des idées de départ de la résidence est celle de la menace. Qu’est-ce que cette notion t’évoque ?
Déborah: La menace touche à des dimensions très sensibles, très affectives. La violence y apparaît comme quelque chose d’atmosphérique, davantage que comme un événement. La menace, ce n’est pas quelque chose qui est là ou qui n’est pas là. C’est un état d’indétermination, un seuil qui va avec la sensation que “ce n’est pas encore là”, mais que ça pourrait basculer. C’est une expérience au conditionnel, et en même temps très tangible. Ce n’est pas comme la météo, où des outils d’évaluation assez précis permettent d’anticiper s’il va pleuvoir ou non.
La menace, c’est un rapport plus flottant au possible, à ce qui « pourrait » arriver. Toute une chaîne d’actions et de tractations guerrières se déploient autour de ces rapports au possible, autour de la possibilité de bombarder ou d’être bombardé, autour de dynamiques géopolitiques de « montée de la tension », autour de programmes de militarisation défendus au nom de l’horizon d’une « guerre possible », autour du trouble qui entoure la réalité même de la guerre (quand commence-t-elle ? Est-ce que la guerre ne commence que là où la bombe explose, ou déjà lorsqu’on menace de la faire exploser ? etc.). J’aimerais renvoyer à ce propos au livre de Thomas Berns La guerre des philosophes qui développe ces enjeux en profondeur.
Le philosophe Brian Massumi a montré, quant à lui, comment s’est construite après le 11 septembre toute une politique états-unienne autour de la construction de ce sentiment de menace (dans son livre Ontopouvoir. Guerre, pouvoir, perception). Toute la logique de la « War on Terror » du gouvernement Bush était basée sur des raisonnements au conditionnel tout à fait vertigineux, plutôt que sur des raisonnements factuels. Suite au debunkage de l’affirmation fausse selon laquelle il y avait des « armes de destruction massive en Irak », la réponse de G.W. Bush était de dire : « Peut-être qu’il n’y avait pas encore d’armes de destructions massives en Irak, mais s’ils avaient pu en avoir, ils en auraient eu, et il fallait donc anticiper sur cette possibilité en attaquant les premiers ». Faire la guerre en réagissant non pas à des faits, mais à des possibilités.
C’est une logique redoutable, car comment réfuter ce qui n’est que « possible » ? Une autre dimension de cette politique structurée autour de la logique de la menace, c’était la mobilisation de la peur : la sensation de peur rend la menace tangible. Massumi revient par exemple sur le développement des codes couleurs — vert, orange, rouge — à la même époque, visant à communiquer à la population états-unienne l’évaluation d’un “niveaux d’alerte ». On rend tangible la menace, cette violence qui n’est pas là mais dont il s’agissait, pour le gouvernement états-unien, de faire sentir la présence par un travail de structuration de la perception. Ces logiques ont ensuite été développées ici, en particulier suite aux attentats de Paris et de Bruxelles.
Cyril et Camille : Est-ce que l’idée de menace touche aussi à des questions de récits ?
Déborah: Oui, la menace est toujours racontée, dans une certaine mesure spéculée. Elle passe par des récits d’anticipation. La spéculation, en soi, n’est pas un problème. On ne peut pas penser sans spéculer. Mais il y a des formes de spéculation qui appauvrissent le possible. Par exemple, des récits qui enferment immédiatement dans une trajectoire : « Si on ne prend pas des mesures musclées dès maintenant, alors demain il y aura la guerre, ou l’invasion, ou l’effondrement ». Et du coup, la seule réponse possible devient une réponse de type sécuritaire ou militaire.
À l’inverse, il y a des formes de spéculation qui ouvrent, qui complexifient, qui empêchent de réduire le futur à une seule trajectoire tracée d’avance. Il y a un enjeu politique important ici, je pense : dans la manière dont on est capturé ou non par certains récits du possible.
Cyril et Camille : La notion des « nouveaux imaginaires », peut-elle nous aider à rouvrir ces récits ?
Déborah: À vrai dire, je me méfie un peu de cette notion, qui sous-entend que l’on pourrait créer, par un geste artistique, intellectuel ou politique, un nouvel horizon auquel il suffirait ensuite d’adhérer. Cette posture me semble souvent hors-sol.
En ce moment, je travaille sur un livre d’Ernst Bloch, Héritage de ce temps, qu’il a écrit en 1935 et dans lequel il développe un concept remarquable : celui de « passés inachevés ». Il se penche sur la manière dont le nazisme a mobilisé le passé et les mythes, et il reproche à ses contemporains et camarades communistes d’avoir délaissé ces dimensions de la mémoire et du mythe, abandonnant le terrain aux nazis. Pour Bloch, il y a une lutte, au présent, pour la manière dont on raconte l’histoire. Il s’intéresse aux révoltes paysannes du 16me siècle autour de Thomas Müntzer. Il y voit des moments où d’autres futurs étaient réellement possibles. Ces luttes ont ouvert des possibilités qui n’ont pas abouti, mais que l’histoire a acheminées sous forme de virtualités, qui peuvent être réactivées dans l’épaisseur du présent.
C’est cette idée-là qui m’intéresse : plutôt que de produire des imaginaires hors sol, il s’agit de retracer, dans les héritages du passé, des potentialités inabouties. Ce qui implique un art de la spéculation, puisqu’on touche au registre du potentiel. Ça ne consiste pas à rejouer le passé, mais à réactiver sa force critique. Je trouve cette démarche plus ancrée, parce qu’elle tente d’apprivoiser des possibles qui se sont construits au fil d’histoires épaisses, dans la lenteur des luttes, par la force de désirs souvent anciens, portées par des inventivités multiples. Je pense que c’est à partir de là, plus qu’à partir d’une spéculation abstraite, qu’on peut ouvrir des perspectives pour l’avenir.
Cyril et Camille : En vue du climat politique actuel, avec cette forte montée en puissance de l’extrême droite, peut-on, d’après toi, parler de montée de fascisme ?
Déborah:
Oui, avec toutes les difficultés qui entourent ce mot, « fascisme ». Bien sûr, il y a eu les « fascisme » historiques, sous forme de régimes parfaitement identifiables, celui de Mussolini, de Hitler. Mais si on s’arrête là, on rate quelque chose. Dans l’après-guerre, et particulièrement dans les années 1970, beaucoup de gens ont commencé à dire : le fascisme n’est pas seulement un régime passé. C’est aussi quelque chose qui continue autrement : dans les affects, les petites haines et les bassesses aux effets parfois meurtriers, dans la hiérarchisation des vies, les obsessions sécuritaires, sans lesquelles les régimes fascistes n’auraient pas pu voir le jour et encore moins se maintenir. Donc il s’agissait de cerner, avec ce mot de « fascisme », des logiques et des atmosphères qui peuvent réapparaître sous des formes nouvelles, pas totalement institutionnalisées. Et oui, ces logiques-là prennent de plus en plus de place actuellement, et elles sont canalisées, promues et alimentées par des continuums politico-médiatiques qui ont une force de frappe sociétale énorme.
Cyril et Camille : Dans le film que nous sommes en train de faire, nous explorons la notion de fantômes. On se projette et on se demande: si la Grand-Place brûlait aujourd’hui, quels seraient ses fantômes ?
Déborah : Je pense qu’on ne peut pas se demander quels seraient les fantômes du futur de la Grand-Place sans se demander d’abord avec quels fantômes plus anciens ils dialogueraient. Quels sont les fantômes que l’on connaît déjà, ceux qui sont déjà passés par là ? Ceux sur qui l’opulence de cette place s’est bâtie ? Si la Grand-Place brûlait aujourd’hui, une manière d’y réfléchir, plutôt que d’être simplement sidéré, ce serait de se demander non seulement comment elle a déjà brûlé, mais aussi quels feux ont accompagné sa construction. Qui est déjà passé à travers ça ? Qu’est-ce que ces personnes ont fait ? Comment ont-elles traversé cette épreuve ? Qu’est-ce qu’elles ont encore à nous apprendre aujourd’hui ? Deux autrices m’inspirent directement ici : Benedikte Zitouni, sociologue bruxelloise ; et Octavia E. Butler, écrivaine afro-américaine. Au fond, c’est aussi ça, la question des fantômes : ce sont des présences qui nous obligent à mettre en conversation le passé, le présent et l’avenir.
GSARA asbl
Rédaction collective