La revue trimestrielle du Gsara


Interview

Stop aux dettes : cinq témoignages pour briser les idées reçues sur le surendettement

Optiques n°13 – automne 2026

À l’initiative du gouvernement fédéral1, est menée depuis la mi-septembre la campagne « Stop aux dettes » , destinée à prévenir et informer sur le surendettement. Les actions sont menées par quatre associations de terrain, spécialisées dans la lutte contre l’endettement et la pauvreté2 , qui ont fait appel au GSARA pour la réalisation de cinq vidéos, cinq témoignages destinés à briser les idées reçues sur le surendettement. Bianca, Christine, Kees, Nadia et Véa, cinq visages pour raconter des parcours de vies accidentés et les moyens de se sortir de situations difficiles. Pour nous en parler davantage, nous avons rencontré Wouter Cox, coordinateur de la campagne « Stop aux dettes ».

Pourquoi mener cette campagne spécialement en 2026 ?

Chiffres à l’appui, le surendettement est un problème qui grandit en Belgique mais beaucoup de personnes touchées hésitent à chercher de l’aide. Or, plus tard les personnes concernées viennent chercher de l’aide, plus il sera difficile de se sortir de la situation. Plus on commence tôt, moins l’impact du remboursement sera lourd, en faisant appel à un règlement collectif ou à un autre système pour éponger les dettes.

Le surendettement concerne toutes les catégories sociales. On ne peut pas dire que seuls les gens en situation de pauvreté soient concernés. Dans le cadre de mon travail, je parle avec des indépendants, des familles d’origine riche qui ont fait une erreur ou une faillite, des personnes frappées par la maladie et qui sont tombées dans la spirale de l’endettement.

Par conséquent, nous avons décidé de ne pas vraiment choisir un groupe cible. C’est une campagne qui veut sensibiliser largement une grande partie des Belges.

Quels sont les outils de cette campagne et pourquoi vous avez choisi cette forme de témoignage, réalisés avec le GSARA ?

Pour nous c’était vraiment important que chacun puisse se retrouver dans la campagne, y compris dans les témoignages vidéo. En ce sens, nous avons choisi de nous appuyer sur les témoignages concrets des gens endettés. En faisant appel à des histoires vraies, quotidiennes, nous souhaitons que les autres personnes en difficulté se reconnaissent dans ces paroles et éveiller ainsi l’attention vers la campagne et vers le site web où elles pourront trouver des informations et de l’aide pour s’en sortir.

Nous avions vu d’autres vidéos du GSARA qui nous avaient parues très respectueuses des personnes filmées (notamment « Sous les coûts » – NdA). Pour nous c’était vraiment important de montrer la personne, l’individu qui est derrière tous ces problèmes. Nous voulions des images humaines, des images qui parlent, des images qui touchent.

Comment avez-vous trouvé les témoins ?

En Flandre, cela n’a pas été difficile, il y a des associations où des personnes en situation de pauvreté prennent la parole. En Wallonie par contre je me suis entretenu avec des dizaines de personnes endettées mais la plupart ne voulaient pas témoigner à visage découvert. Pour la campagne, je tenais à ce que les témoins apparaissent, avec leurs visages et leurs voix. En Wallonie il y a eu des exemples récents de documentaires qui ont présenté leurs témoins en les tournant en ridicule. J’ai encore d’autres projets en Wallonie et « l’effet Deborsu »3 a fait beaucoup de mal pour trouver encore des personnes prêtes à se montrer, pour parler, pour témoigner.

D’autre part, et ça c’est vrai pour toute la Belgique, sur les réseaux sociaux tout le monde peut réagir et beaucoup réagissent. Et souvent, de manière très sévère ou avec méchanceté. Il nous fallait des témoins conscients de cela et qui s’estimaient suffisamment forts pour parer à ce genre de réactions. Je pense que les gens qui ont participé étaient si dégoûtés du système et du mal qu’on leur a fait, qu’ils ont voulu témoigner pour leurs enfants, pour leurs proches, pour les autres qui sont dans la galère : « Pour moi ça se termine et c’est beaucoup trop important, alors peu importe les commentaires ».

En ce qui concerne le rapport de confiance avec les témoins, quel a été l’apport du GSARA et particulièrement de Benjamin Durand, le réalisateur?

Benjamin a rendu visite avec moi aux témoins en amont des interviews, ça a participé à les mettre en confiance. Benjamin connecte vraiment bien avec les gens, et cela s’est manifesté aussi pendant la production. Il connaît les petites choses importantes pour que tout le monde se retrouve à l’aise, sans stress, sans rien à cacher. C’était un contact personnel et ça se sent dans le résultat.

Comment les témoins ont-ils réagi à la vision du résultat ?

Ils sont très heureux, après une petite déception bien sûr : pour chaque témoignage, nous avons enregistré entre 40 minutes et une heure et ce qu’il reste, ce sont des vidéos de neuf minutes chacune. C’est toujours étonnant pour des personnes qui ne sont pas habituées mais il faut faire des choix que nous avons dû leur expliquer.

Mais ils sont contents du résultat parce que ce sont de belles images et c’est une parole cohérente, une histoire cohérente, qui s’inscrit dans un tout plus grand formé par les 5 vidéos.

Lors du tournage, les témoins étaient seuls dans le studio mais quand on leur a montré le résultat, ils étaient tous ensemble. Ça a renforcé leur compréhension du phénomène et les a confortés dans leurs choix. Nous espérons bien sûr créer un effet dans la société mais nous sommes déjà parvenus à avoir des résultats individuels avec les témoins qui ont participé au projet. Cette aventure leur procure un peu de fierté, une envie de tenir bon jusqu’à ce que leurs problèmes soient résolus et qu’ils puissent tourner la page. Pour moi, il faut chercher les résultats de la campagne à plusieurs niveaux.

Tant le film du GSARA « Sous les coûts » (sur les violences économiques faites aux femmes) que dans les capsules réalisées pour « Stop aux dettes », on voit une continuité de fond et de forme. D’autre part, dans votre campagne il y a quatre femmes et un homme qui témoignent. Est-ce que l’oppression économique d’un homme sur une femme est un facteur récurrent justement dans les problèmes de surendettement ?

C’est une question difficile. Je ne sais pas s’il y a plus de femmes que d’hommes qui sont endettés mais en tout cas c’est plus facile de trouver des femmes pour en parler. Ce qu’on constate c’est qu’il y a des catégories de personnes dans la société qui sont plus vulnérables que les autres. Par exemple des mamans solos ou après un divorce, c’est clair que ce sont souvent les femmes qui ont plus de difficultés. La deuxième catégorie, ce sont les gens qui ont des problèmes de santé. Là certains hommes étaient prêts à en témoigner. Parce que c’est beaucoup plus clair que ce n’est pas de leur faute, ce n’est pas leur responsabilité. Ils sont tombés malades et voilà, c’est la source de l’endettement.

Chez les hommes, il y a une plus grande fierté qui les empêche d’aller chercher de l’aide. L’idée est encore très forte que c’est à l’homme de prendre en main sa vie et de s’occuper des revenus de la famille. Par conséquent les hommes éprouvent plus frontalement ce sentiment de culpabilité, celui de ne pas avoir la capacité de pouvoir prendre soin de leur famille. C’est mon impression en tous cas.

Quelles sont les autres raisons principales des phénomènes de surendettement en Belgique, dans la société belge aujourd’hui ?

70 % des dossiers d’endettement, ce sont surtout des dettes pour survivre, ça veut dire des factures liées à des soins de santé, à l’énergie… Beaucoup plus que des phénomènes de surconsommation. Dans la société, on pense souvent que ces personnes ne gèrent pas bien leur budget mais en réalité, ce sont surtout les frais qui sont devenus trop hauts : des frais pour louer une maison, pour la facturation médicale quand il y a une maladie…

Le divorce est aussi l’un des grands facteurs. Ce sont souvent des accidents, une mauvaise couverture d’assurance, des trucs comme ça. Et ça, c’est quelque chose qui fait tomber les gens dans la galère. Aujourd’hui, 1 personne sur cinq, en Belgique, ne peut pas faire face à une facture imprévue de plus de 1000 €. Les choses deviennent de plus en plus difficiles, pas seulement pour des gens en situation de pauvreté, mais aussi pour la classe moyenne. De plus en plus, on voit que là aussi, il y a des problèmes de paiement.

Pour découvrir les vidéos réalisées par l’équipe du GSARA, cliquez ici !

Propos recueillis et mis en forme par Olivier Grinnaert.

  1. Service public fédéral de programmation Intégration Sociale, Lutte contre la Pauvreté, Economie Sociale et Politique des Grandes Villes (SPP IS) et Service Public Fédéral Économie (SPF Économie). ↩︎
  2. Le Centre d’Appui Médiation de Dettes (CAMD) ; L’Observatoire du Crédit et de l’Endettement (OCE) ; le Réseau Belge de Lutte contre la Pauvreté (BAPN) ; Steunpunt Mens en Samenleving vzw (SAM). ↩︎
  3. Wouter fait allusion à un reportage de Christophe Deborsu diffusé sur RTL Tvi en novembre 2025, condamné depuis par le Conseil de déontologie journalistique pour avoir donné une image stéréotypée et stigmatisante des allocataires sociaux pour avoir manqué à plusieurs règles fondamentales du journalisme. ↩︎