La revue trimestrielle du Gsara


Entretien

Conversation avec le monteur Geoffroy Cernaix : « Un panorama des luttes sociales des trente dernières années »

Stefanie BodienOptiques n°11 – printemps 2026

Entretien avec Geoffroy Cernaix qui se livre sur son parcours et son expérience de monteur dans le contexte de films qui parlent de luttes sociales.

Cela fera bientôt deux décennies que Geoffroy Cernaix opère en tant que monteur au sein du GSARA asbl. Il a ainsi collaboré à des projets très variés : des films militants et d’auteur dans le cadre de l’Atelier de production, mais aussi des films pédagogiques, des capsules et autres commandes, pour la plupart traitant de problématiques sociales, pour le volet « Éducation permanente » de l’association.

Peux-tu nous parler de ton parcours ? Comment as-tu choisi le montage image comme profession ? Pourquoi t’es-tu spécialisé dans le documentaire ?

C’est au lycée que j’ai commencé à m’intéresser au cinéma, au sein d’un atelier initié par mon professeur d’histoire-géographie, dans lequel, avec un petit groupe d’amis, nous avons réalisé nos premiers courts-métrages : ce fut ma première expérience active. En parallèle, j’avais fondé un ciné-club dans lequel je présentais des classiques du cinéma. Ensuite, j’ai fait des études d’histoire à Toulouse, que j’ai prolongées par un Master II à l’École Nationale Supérieure de l’Audiovisuel (ENSAV). Mon mémoire portait sur la construction de la mémoire de la guerre d’Algérie au travers du cinéma, des deux côtés de la Méditerranée. C’est aussi à l’ENSAV que j’ai découvert le documentaire, en réalisant un premier film collectif sur les ouvriers de l’usine JOB, qui avaient mené un combat pendant plusieurs années suite à la fermeture de leur usine.

L’étape du montage m’avait particulièrement passionné et j’ai eu envie d’intégrer une section montage dans une école de cinéma. Comme l’ENSAV ne proposait pas de section montage à l’époque, j’ai intégré l’IAD pour un bachelier de trois ans. Dès le début, c’était surtout le documentaire qui m’intéressait. L’aspect politique et la co-écriture avec les cinéastes me plaisaient beaucoup.

Comment es-tu arrivé au GSARA ? As-tu d’autres activités professionnelles à côté de ton mi-temps au GSARA ?

Quand j’ai fini mes études en 2008, le GSARA m’a engagé comme monteur externe pour un film documentaire de Frédéric Cordier. Après cette première expérience, le directeur m’a proposé d’intégrer l’équipe de production, ce que j’ai accepté avec grand enthousiasme. L’enracinement dans le cinéma documentaire, l’identité politique fondatrice du GSARA et l’organisation du festival Filmer à tout prix étaient pour moi une vraie chance dans mon parcours. J’ai vraiment beaucoup appris avec les gens qui travaillaient au GSARA à l’époque, notamment les monteurs Hervé Brindel et Philippe Boucq, mais aussi Massimo Ianetta, qui était alors responsable de l’Atelier de production. Le GSARA a été une deuxième école pour moi.

Nous étions également en plein basculement vers le numérique. C’était une véritable phase de transition entre les supports cassettes et le montage virtuel. On a dû recréer les workflows et les studios, et moderniser la structure. Cela a représenté un investissement massif de la part de toute l’équipe, mais cela nous a permis de construire notre outil de travail.

Cinq ans après mon arrivée au GSARA, j’ai fondé en parallèle, avec ma compagne Rosine Mbakam, une société de production, Tândor Productions, pour pouvoir travailler dans une grande liberté de création. En plus des films de Rosine, nous avons eu l’occasion de produire d’autres cinéastes comme Hamedine Kane, Wendy Bashi, Hazem Alqqadi… Nous organisons aussi des projections itinérantes dans les quartiers populaires des grandes villes du Cameroun afin de présenter au public camerounais des films documentaires de création parlant de leur réalité. Et nous avons commencé à initier des formations à Yaoundé. Nous espérons pouvoir développer toutes ces activités dans les années à venir.

Certaines images ont d’ailleurs été filmées par les ouvriers eux-mêmes.

Quel est ton rapport au film militant ? Au long de ta carrière, tu as eu plusieurs fois l’occasion de monter des films sur des luttes sociales…

Quand j’étais étudiant à l’ENSAV, j’ai découvert l’expérience des groupes Medvedkine, que Chris Marker avait initiée à la fin des années 60. Ce cinéma politique-là — qui inclut l’idée du collectif et la volonté d’associer les ouvriers pour qu’ils racontent leur propre histoire — m’a profondément marqué. Comme j’étais déjà engagé politiquement, l’alliance entre le documentaire et la politique me correspondait tout à fait. En 2015, alors que je travaillais déjà au GSARA depuis quelques années, j’ai été confronté au défi de monter le film Comme des lions de Françoise Davisse, qui avait filmé 250 heures de rushes pendant plus de deux ans. C’est par l’intermédiaire des grévistes que Françoise a eu mon contact et que le film est arrivé au GSARA. Ce fut une expérience très forte.

Comme des lions retrace deux années de lutte intense (entre 2011 et 2013) des salariés de l’usine PSA d’Aulnay-sous-Bois, promise à la fermeture. Il n’est pas basé sur des entretiens ni sur des commentaires en voix off, mais sur le vécu des ouvriers, leurs débats et leurs actions. Le film a eu une belle sortie en salles en France. Beaucoup de débats ont été organisés dans des régions en lutte, et le film était un point de rassemblement pour discuter de la manière de faire reculer les attaques patronales. J’ai eu la chance de pouvoir accompagner le film lors de certaines de ces projections, et cela reste un moment très important dans mon parcours de monteur.

Ces mois-ci, tu travailles à nouveau sur deux films coproduits par l’Atelier de production du GSARA qui portent sur des grèves. D’une part, il y a Ce qui nous forge de Marine Rainjonneau, d’autre part Sous-traitance, manigance ! de Cécilia Guypen et Kali Muhirwa.

Ce qui nous forge retrace l’histoire des grèves qui ont eu lieu entre 1993 et 1997 dans les forges de Clabecq. Il mobilise des images d’archives, mais surtout des entretiens avec des ouvriers qui se souviennent de leurs luttes.

Quant à Sous-traitance, manigance !, il thématise les grèves qui ont eu lieu à la suite de la fermeture des usines Audi à Forest à l’été 2025. Les réalisatrices ont choisi de mettre en avant un pan de la classe ouvrière très peu filmé jusqu’à présent : les ouvriers de la sous-traitance. Ils sont souvent issus de l’immigration, subissent des conditions de travail particulièrement dures, tout en étant souvent méprisés par les structures syndicales. Certaines images ont d’ailleurs été filmées par les ouvriers eux-mêmes.

Avec Comme des lions, ces trois films dressent un panorama des luttes sociales des trente dernières années.

D’après toi, dans la société d’aujourd’hui, quelle place y a-t-il pour ces films politiques ? Ont-ils le même impact qu’à l’époque des groupes Medvedkine ?

D’après moi, il est primordial d’entretenir une mémoire de ces luttes. Ce qui nous forge est le premier film sur la plus grande lutte sociale belge des dernières décennies. Il faut laisser une trace de cette lutte.

C’est pareil pour celle que l’on voit dans Sous-traitance, manigance !, même si la situation a énormément évolué. Aujourd’hui, les sous-traitants représentent le nouveau prolétariat, c’est-à-dire une classe ouvrière extrêmement précarisée, qui a peu de contacts avec le monde et avec laquelle les chefs d’entreprise pensent pouvoir tout se permettre.

Dans le cas de la fermeture de l’usine Audi, par exemple, ils ont cassé les contrats sans garantir une indemnisation de licenciement digne de ce nom. Ces « manigances » ne sont pas très connues, et il est urgent d’en parler. C’est ce que le film de Kali et Cécilia va très sûrement faire : susciter des débats. Et c’est important aussi pour sensibiliser les jeunes d’aujourd’hui aux injustices sociales et aux combats à venir.

Cet article fait partie d’une série qui présente les différents postes de post-productions du GSARA : montage image, montage son, mixage, étalonnage, etc. Mais également le travail de communication et de graphisme sera explicité grâce aux interviews que nous ferons avec les personnes qui forment l’équipe du GSARA.

Voici les trois entretiens déjà réalisés dans le cadre de cette série :

« Il ne faut pas avoir peur du noir ! » : Lumière sur le métier méconnu d’étalonneur

« Il n’y a qu’au Québec qu’on dit : ‘aller écouter un film…’, partout ailleurs, on va ‘voir un film’ »

« C’est avant tout un travail de deuil » : Focale sur le métier de monteuse

Stefanie Bodien

Responsable de l’Atelier de production – GSARA asbl